Livre 1.12
XII. La colère n’est donc pas utile, même à la guerre et sans les combats. Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés(9). « Eh quoi ! l’homme juste ne s’emportera pas, s’il voit frapper son père, ou ravir sa mère ! » Il ne s’emportera pas : il courra les délivrer et les défendre. A-t-on peur que, sans la colère, l’amour filial ne soit un trop faible mobile ? Eh quoi ! devrait-on dire aussi, l’homme juste, en voyant, son père ou son fils sous le fer de l’opérateur, ne pleurera pas, ne tombera pas en défaillance ? Nous voyons cela chez les femmes, chaque fois que le moindre soupçon de danger les frappe. Le juste accomplit ses devoirs sans trouble et sans émoi : en agissant comme juste, il ne fait rien non plus qui soit indigne d’un homme de cœur. On veut frapper mon père, je le défendrai ; on l’a frappé, je le vengerai, par devoir, non par ressentiment.
Quand tu cites ces hypothèses, Théophraste, tu veux décrier une doctrine trop mâle pour toi ; tu laisses là le juge pour t’adresser aux auditeurs. Parce que tous s’abandonnent à l’emportement dans des cas semblables, tu crois qu’ils décideront que ce qu’ils font on doit le faire, car presque toujours on tient pour légitimes les passions qu’on trouve en soi. D’honnêtes gens s’irritent quand on outrage leurs proches : mais ils font de même quand leur eau chaude n’est(10) pas servie à point, quand on leur casse un verre ou qu’on éclabousse leur chaussure. Ce n’est pas l’affection qui provoque ces colères, c’est la faiblesse : ainsi l’enfant pleure ses parents morts comme il pleurerait ses noix perdues. Qui s’emporte pour la cause des siens est non pas dévoué, mais peu ferme. Ce qui est beau, ce qui est noble, c’est de courir défendre ses parents, ses enfants ; ses amis, ses concitoyens, à la seule voix du devoir, avec volonté, jugement, prévoyance, sans emportement, ni fureur. Car point de passion plus avide de vengeance que la colère, et qui par là même y soit plus inhabile, tant elle se précipite follement, comme presque toutes les passions, qui font elles-mêmes obstacle au succès qu’elles poursuivent. Avouons donc qu’en paix comme en guerre elle ne fut jamais bonne à rien. Elle rend la paix semblable à la guerre : devant l’ennemi, elle oublie, que les armes sont journalières ; et elle tombe à la merci des autres, faute de s’être possédée elle-même. D’ailleurs, ce n’est pas une raison d’adopter le vice et de l’employer, parce qu’il a produit parfois quelque bien ; car il est aussi des maux que la fièvre emporte : ne vaut-il pas mieux toutefois ne l’avoir jamais eue ? Détestable remède que de devoir la santé à la maladie ! De même quand la colère, dans des cas imprévus, nous aurait servis, comme peuvent faire le poison, un saut dans l’abîme, un naufrage, ne la croyons pas pour cela essentiellement salutaire : car beaucoup de gens ont dû leur santé à ce qui fait périr les autres.