Livre 1.11
XI. Il nous reste à dire quelle sorte de bienfaisance il faut pratiquer, et de quelle manière. D'abord donnons le nécessaire, puis l'utile, ensuite l'agréable, et, le plus possible, ce qui doit durer. Il faut commencer par le nécessaire ; car ce qui apporte la vie nous affecte bien autrement que ce qui n'est que l'embellissement de la vie, un accessoire. On peut se montrer dédaigneux appréciateur d'une chose dont on se passerait sans peine, de laquelle on pourrait dire : « Reprenez-la ; je n'en ai nul besoin : ce que j'ai me suffit. » On est tenté parfois, non-seulement de rendre ce qu'on a reçu, mais de le jeter loin de soi.
Dans la foule des choses nécessaires s'offrent en première ligne celles sans lesquelles on ne peut vivre ; puis celles sans lesquelles on ne le doit pas; et enfin celles sans lesquelles on ne voudrait plus vivre. Mettons dans la première classe l'acte qui nous sauve des mains de l'ennemi, des fureurs d'un tyran, de la proscription, de tant d'autres périls divers, à mille faces, qui assiègent la vie humaine. Dissipons n'importe lequel de ces périls : plus il était grave et terrible, plus nous aurons de titres à la reconnaissance. Car alors on se représente la grandeur du mal auquel on échappe, et le charme du bienfait s'augmente de toute la crainte qui a précédé. N'allons pas toutefois, quand nous pourrons nous hâter, différer jamais le salut d'un homme, et vouloir que son effroi donne plus d'importance à notre service. Immédiatement après viennent ces choses sans lesquelles la vie est à la vérité possible, mais une vie pire que la mort : telles sont la liberté, la pudeur, la bonne conscience. Nous compterons en troisième lieu ce que d'étroits liens, le sang, le long usage, l'habitude nous ont rendu cher, comme nos enfants, nos femmes, nos pénates, tous les objets auxquels notre âme s'est si intimement attachée, qu'il nous semblerait plus affreux de les perdre que d'être arrachés de la vie.
Arrive ensuite l'utile, matière aussi variée qu'elle est vaste. De ce genre est l'argent, quand ce n'est pas outre mesure, mais dans un esprit de modération qu'on l'amasse ; tels sont, un honneur, un avancement pour qui vise à monter : car la première utilité, c'est l'utilité personnelle. Le reste n'est que superflu : élément de sensualité. Ici la règle à suivre est de saisir l’à-propos qui flatte : que ce soient des choses non vulgaires, rares pour tous les temps, du moins pour le nôtre, ou que peu d’hommes en aient de pareilles, ou que, si elles n’ont point de valeur par elles-mêmes, le choix du temps ou du lieu leur en donne. Cherchons l’objet dont l’offre doit le mieux plaire, qui frappera souvent les yeux du possesseur ; qu’il croie toujours nous voir en le voyant. N’allons pas surtout en envoyer d’inutiles, comme à une femme ou à un vieillard un équipement de chasse, à un homme illettré des livres, à un amateur de l’étude et des lettres des filets. D’un autre côté prenons garde qu’en voulant faire un envoi qui plaise, nous n’ayons l’air de rappeler un défaut personnel : n’offrons pas des vins à un ivrogne, des médicaments à un valétudinaire. C’est presque une satire, ce n’est plus un don, quand l’homme qui le reçoit y voit une allusion à son côté faible.