Livre 1.11
XI. « Mais en face de l’ennemi la colère est nécessaire. » Moins que jamais : là il faut de l’ardeur, mais non déréglée, mais tempérée par la discipline. Qu’est-ce qui perd les Barbares, si supérieurs par la force du corps, si durs au travail, sinon cet emportement si préjudiciable à lui-même ? Et le gladiateur : n’est-ce point l’art qui le protége, la colère qui l’expose aux coups ? Qu’est-il enfin besoin de colère quand la raison atteint le même but ? Crois-tu que le chasseur soit irrité contre les bêtes féroces ? Pourtant il soutient leur choc, il les poursuit dans leur fuite : c’est la raison qui, sans la colère, fait tout cela. Tous ces milliers de Cimbres et de Teutons qui inondaient les Alpes, par quoi furent-ils anéantis au point que la renommée seule, à défaut de messager, porta chez eux la désastreuse nouvelle ? N’est-ce point parce que la colère leur tenait lieu de vaillance, la colère, qui parfois renverse et détruit tout sur son passage, mais qui plus souvent se perd elle-même ? Quoi de plus intrépide que les Germains ? Quoi de plus impétueux dans l’attaque ? Quoi de plus passionné pour les armes au milieu desquelles ils naissent ? C’est leur école, leur unique souci ; de tout le reste ils ne s’inquiètent point. Quoi de plus endurci à tout souffrir car la plupart.ne se pourvoient ni de vêtements, ni d’abris contre la rigueur perpétuelle du climat ? De tels hommes pourtant sont taillés en pièces par les Espagnols et les Gaulois, par les troupes si peu belliqueuses d’Asie et de Syrie, avant même que la légion romaine se montre : ce qui rend leur défaite aisée n’est autre chose que leur emportement. Or maintenant, qu’à ces corps, qu’à ces âmes étrangères à la mollesse, au luxe, aux richesses, on donne une tactique, une discipline ; certes, pour ne pas dire plus, il nous faudra revenir aux mœurs de la vieille Rome. Par quel moyen Fabius releva-t-il les forces épuisées de la République ? Il sut uniquement temporiser, différer, attendre ; toutes choses que l’homme irrité ne sait pas. C’en était fait de la patrie, alors sur le bord de l’abîme, si Fabius eût osé tout ce que lui dictait le ressentiment. Il prit pour conseil la fortune de l’Empire ; et calcul fait de ses ressources, dont pas une ne pouvait périr sans ruiner toutes les autres, il remit à un temps meilleur l’indignation et la vengeance : uniquement attentif aux chances favorables, il dompta la colère avant de dompter Annibal. Et Scipion ? n’a-t-il pas, laissant Annibal, l’armée punique, tout ce qui devait enflammer son courroux, transporté la guerre en Afrique et montré une lenteur qui passa chez les envieux pour amour du plaisir et lâcheté ? Et l’autre Scipion ? que de longs jours il a consumés au siége de Numance, dévorant son dépit comme général et comme citoyen, de voir cette ville plus lente à succomber que Carthage ! Et cependant ses immenses circonvallations enfermaient l’ennemi et le réduisaient à périr de ses propres armes.