Livre 1.10
X. Votre aïeul pardonna aux vaincus : eh ! s’il n’eût pardonné, sur qui eût-il régné ? Sallustius, les Cocceius, les Dellius et toute la cohorte des premières entrées, il la recruta dans le camp de ses adversaires. Déjà les Domitius, les Messala, les Asinius, les Cicéron, et toute la fleur de Rome, avaient été gagnés par sa clémence. Avec quelle longanimité il attendit la mort de Lépide ! Il souffrit nombre d’années qu’il gardât les insignes du principat, et ne se laissa transférer qu’à la mort du triumvir le titre de grand pontife. Il aima mieux qu’on y vît un honneur qu’une dépouille. Il dut à cette clémence son salut et sa sécurité : elle le rendit le favori, le bien-aimé des citoyens, bien que la république ne courbât sous sa main qu’une tête encore indomptée ; sa clémence lui vaut aujourd’hui encore les suffrages de cette renommée si peu complaisante même aux princes vivants. Nous le croyons au rang des dieux, sans attendre que la loi l’ordonne. Si nous confessons qu’il fut un bon prince et bien et dignement surnommé père de la patrie, c’est uniquement parce que les offenses à sa personne, d’ordinaire plus sensibles au souverain que les violations du droit, ne le poussaient à aucune rigueur ; parce qu’aux mots les plus sanglants il se contentait de sourire ; parce qu’il semblait souffrir lui-même les peines qu’il infligeait ; parce que tous les condamnés pour adultère commis avec sa fille, loin qu’il les ait punis de mort23, reçurent de lui des sauf-conduits pour s’éloigner en toute sûreté. Voilà ce que j’appelle pardonner : savoir tant d’hommes prêts à s’irriter pour vous, à faire leur cour la tête de votre ennemi à la main, et non-seulement sauver, mais protéger cet ennemi !