Livre 1.10
X. Sauvons la vertu d’un tel malheur : que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ; nécessairement flottante et battue de tous les vents, prenant les auteurs de sa détresse pour pilotes, ne devant son courage qu’à la colère, son activité qu’aux instincts cupides, sa prudence qu’à la crainte, sous quelle tyrannie vivra-t-elle, si chaque passion fait d’elle son esclave ? N’a-t-on pas honte de soumettre les vertus au patronage des vices ? Ce n’est pas tout : la raison n’a plus de pouvoir dès qu’elle ne peut rien sans la passion, dès qu’elle s’apparie et s’assimile à elle. Où est la différence, quand la passion, livrée à elle seule, est aussi aveugle que la raison est impuissante sans la passion ? Toutes deux sont égales du jour où l’une ne peut aller sans l’autre. Or, comment souffrir que la passion marche de pair avec la raison ? « La colère est utile, dites-vous, si elle est modérée. » Dites mieux : si sa nature est d’être utile ; mais si elle est indocile à l’autorité et à la raison, qu’obtiendrez-vous en la modérant ? Que, devenue moindre, elle nuise moins. Donc une passion que l’on modère n’est autre chose qu’un mal modéré.