Chapitre 7
VII. Les professeurs de toute autre science se trouvent partout en grand nombre. On a vu même des enfants en posséder si bien quelques-unes, qu’ils auraient pu les enseigner. Mais l’art de vivre, il faut toute la vie pour l’apprendre ; et, ce qui t’étonnera peut-être davantage, toute la vie il faut apprendre à mourir. Tant de grands hommes, brisant tout importun lien, ont dit adieu aux richesses, aux emplois, aux plaisirs, pour se consacrer jusqu’au dernier jour à cette unique science de vivre ; et néanmoins presque tous sont sortis de la vie sans avoir, de leur aveu même, trouvé ce secret ; comment ceux dont je parle le posséderaient-ils ?
Il n’appartient, crois-moi, qu’à une âme élevée et qui voit à ses pieds les erreurs humaines, de ne se rien laisser dérober de son temps ; et la plus longue vie est celle de l’homme qui, aussi loin qu’elle a pu s’étendre, l’a gardée pour lui tout entière. Aucune partie n’en est restée inculte ou sans emploi ; aucune n’a admis d’usurpateurs : il n’a rien trouvé qui fût digne d’être échangé contre son temps, dont il a été l’avare économe. Aussi son lot lui a-t-il suffi ; mais, et il le faut bien, quel déchet pour ceux dont la vie fut en grande partie gaspillée par la foule ! Et ne crois pas qu’ils ne s’aperçoivent point de ce qu’ils perdent : écoute la plupart de ceux qu’une grande prospérité surcharge, au milieu de leurs troupeaux de clients, ou de leurs procès à soutenir ou d’autres illustres misères, écoute-les s’écrier maintes fois : « Je n’ai pas le temps de vivre ! » Pourquoi ne l’as-tu pas ? Tout ce monde qui t’attire à soi t’enlève à toi-même. Que de jours t’a ravis cet accusé ; et ce candidat ; et cette vieille, lasse d’enterrer ses héritiers ; et ce riche dont la feinte maladie irrite l’espoir de ses cupides flatteurs ; et cet ami puissant qui vous a tous, non dans son amitié, mais dans son étalage ! Eh oui, fais le calcul et la revue de tes jours, tu verras qu’il n’en est resté pour toi que bien peu, et que les jours de rebut. Un autre a obtenu les faisceaux qu’il désirait tant, et il aspire à les déposer, et il répète sans cesse : « Quand l’année sera-t-elle écoulée ? » Celui-ci donne des jeux, honneur qu’il doit au sort et qu’il avait prisé si haut, et il s’écrie : « Quand serai-je quitte de ces embarras ? » On s’arrache cet avocat dans tout le forum ; il encombre la place entière d’un immense concours qui dépasse la portée de sa voix, et lui encore s’écrie : « Quand donc y aura-t-il vacances ? » Chacun presse les instants de son existence ; et l’impatience de l’avenir nous travaille, et le dégoût du présent. Mais l’homme qui met chaque moment à profit, qui règle chaque journée comme si elle était toute sa vie, celui-là ne souhaite ni n’appréhende le lendemain. Eh ! quelle nouvelle jouissance une heure de plus peut-elle lui apporter ? Il a tout connu, il a goûté de tout à satiété : que le sort capricieux ordonne du reste comme il voudra, sa vie est à l’abri du sort. On peut y ajouter, on ne peut rien en ôter ; y ajouter, de quelle manière ? Comme à un convive repu déjà, mais non gorgé, on peut présenter d’autres mets qu’il ne désirait pas, mais qu’il savoure encore 10.