Chapitre 5
XXXII. Maintenant, prouvons ce que nous avons dit en premier lieu. Eh bien ! ne sera-ce pas prouvé, si chaque homme se consulte lui-même, pour vérifier quel vif désir il a de connaître ce qu'il ne connaît pas, quel intérêt tout récit éveille en lui ? Il est des gens qui naviguent et qui endurent les fatigues des voyages les plus longs, pour le seul avantage de connaître quelque chose de caché et d'éloigné. Voilà ce qui attire les peuples en foule vers les spectacles ; voilà ce qui fait percer des voies dans les espaces fermés, fouiller dans les réduits secrets, dérouler les antiquités, étudier les moeurs des nations barbares. C'est un esprit curieux, que la nature nous a donné : pleine du sentiment de son industrie et de sa beauté, elle nous a engendrés pour être spectateurs de si grands spectacles; elle perdait le fruit d'elle-même, si des ouvrages si grands, si éclatants, si artistement conduits, si achevés, des ouvrages toujours divers et toujours beaux, elle ne les montrait qu'à la solitude. Pour que vous sachiez bien qu'elle veut des spectateurs, et non pas un simple coup d'oeil, voyez quel poste elle nous assigna. C'est au milieu d'elle-même, qu'elle nous a établis, et elle nous a donné de voir tous les êtres autour de nous. Elle ne s'est pas bornée à poser l'homme tout droit ; mais, comme elle le destinait encore à la contemplation, voulant qu'il eût la faculté de suivre les astres dans leur cours, depuis le lever jusqu'au coucher, et de tourner le visage à mesure que tourne l'univers, elle lui a fait une tête haute, qu'elle a placée sur un cou flexible. Ensuite, elle a produit sur la scène les signes, au nombre de six pendant le jour, de six pendant la nuit. Point de partie d'elle-même, qu'elle n'ait déployée. C'est que, par le moyen des objets qu'elle avait offerts à la vue, elle voulait encore faire désirer les autres. En effet, nous ne voyons pas tous les objets, nous ne les voyons pas aussi grands qu'ils le sont ; mais notre regard se fraie le chemin en suivant des traces, et jette les fondements de la vérité, afin que la recherche passe de ce qui est découvert à ce qui reste obscur, et trouve quelque chose de plus ancien que le monde lui-même.
D'où ces astres sont-ils sortis? quel fut l'état de l'univers; avant que les êtres allassent, chacun de leur côté, constituer des parties diverses? quelle raison sépara les choses plongées dans la confusion ? qui leur assigna des places? est-ce d'eux-mêmes et naturellement, que les corps pesants sont descendus, que les corps légers ont pris l'essor pour s'envoler? ou bien, malgré la tendance et le poids des corps, quelque force plus relevée leur a-t-elle fait la loi? ou bien, est-il vrai, ce qui prouve le mieux que l'homme est animé d'un esprit divin, est-il vrai qu'une partie et comme quelques étincelles du feu sacré aient jailli pour tomber sur la terre, et se soient fixées en un lieu étranger ?
Notre pensée force les remparts du ciel et ne se contente pas de savoir ce qui lui est montré. Ce que je scrute, dit-elle, c'est ce qui se trouve au delà du monde ? Est-ce une étendue infinie, ou bien, cela même est-il enfermé dans ses bornes? Quel aspect ont les choses du dehors? sont-elles informes, confuses, ou bien, occupent-elles un même espace dans toutes leurs dimensions, ou bien, sont-elles aussi disposées symétriquement pour une certaine élégance ? tiennent-elles à ce monde, ou bien, en sont-elles séparées par un long intervalle, et roulent-elles dans le vide? est-ce par le moyen de molécules indivisibles, que s'opère la structure de tout ce qui est né, de tout ce qui sera, ou bien, la matière des corps est-elle continue, et sujette à changer dans sa totalité? les éléments sont-ils opposés entre eux, ou bien, sans se combattre, concourent-ils aux mêmes effets par des voies différentes?
L'homme étant né pour de telles recherches, jugez combien c'est peu de chose, que le temps qui lui est donné, lors même qu'il se le réserve tout entier. Admettons que la complaisance n'en laisse rien dérober, ni la négligence rien perdre, qu'il ménage les heures avec une extrême avarice, qu'il s'avance jusqu'aux dernières limites de la vie humaine, que rien de ce que la nature lui a constitué ne soit bouleversé par la fortune; malgré cela, homme qu'il est, pour la connaissance des choses immortelles il est trop mortel.
Ainsi donc, c'est selon la nature, que je vis, si je me suis donné à elle tout entier, si je suis son admirateur et son adorateur. Or, la nature a voulu que je remplisse les deux fonctions, celle d'agir, et celle de vaquer à la contemplation. Je remplis l'une, et l'autre: car, la contemplation même n'existe pas sans l'action.