Chapitre 22
XXII. Eh ! qui doute que pour le sage il n’y ait plus ample matière à déployer son âme dans la richesse que dans la pauvreté ? Toute la vertu de celle-ci est de ne point plier ni s’abattre ; dans l’autre, la tempérance, la libéralité, l’esprit d’ordre, l’économie, la magnificence ont un champ vaste et libre. Le sage ne se méprisera point, quand il serait de taille exiguë ; toutefois il en voudrait une grande : avec un corps grêle, et privé d’un œil, il peut se bien porter : il aimera mieux pourtant avoir aussi la vigueur physique. Il désirera ces avantages sans oublier qu’il a en lui quelque chose de plus fort que tout cela : il saura souffrir la mauvaise santé tout en souhaitant la bonne. Car il est des choses qui, bien que n’ajoutant guère à la somme du bonheur, et pouvant disparaître sans en amener la chute, contribuent néanmoins quelque peu à cette satisfaction que la vertu perpétue, comme elle l’a fait naître. Les richesses sont au sage ce qu’est au navigateur un bon vent qui l’égaye et facilite sa course, ce qu’est un beau jour, et, par un temps brumeux et froid, une plage que réchauffe le soleil. Et après tout, quel sage, je veux dire des nôtres, pour lesquels la vertu est le seul bien, voudra nier que les objets même appelés par nous indifférents aient au fond quelque prix et que les uns soient à préférer aux autres ? Il en est dont on fait certain cas ; il en est que l’on prise fort haut. Ne nous abusons point : la richesse est de ceux qu’on doit préférer. « Pourquoi donc me railler, s’écriera quelqu’un, quand chez toi elles tiennent le même rang que chez moi ? — Veux-tu savoir combien je suis loin de leur donner ce rang ? À moi les richesses, si elles m’échappent des mains, ne m’enlèveront rien qu’elles-mêmes ; toi, atterré du coup, tu croiras te survivre et te manquer tout ensemble, si elles se retirent de toi. Chez moi les richesses ont quelque place ; elles ont chez toi la plus haute ; pour tout dire, elles m’appartiennent, toi tu leur appartiens.