Chapitre 20
XX. L’ignoble chose que ce praticien qui pour d’obscurs plaideurs, sous le faix de l’âge et en face d’un sot auditoire dont il mendie l’approbation, s’en vient rendre le dernier souffle ! Honte à qui, rassasié de jours plus tôt que d’affaires, tombe expirant au milieu de pareils offices ! Honte à qui, en pleine agonie, s’obstine à recevoir ses comptes, et fait rire l’héritier qu’il a tant fait languir ! Je ne puis ici passer sous silence une anecdote qui s’offre à ma pensée. Turannius, vieillard d’une activité sans égale, à quatre-vingt-dix ans passés, ayant reçu de Caligula, sans la demander, sa mise à la retraite des fonctions d’intendant, se fit étendre sur un lit, et voulut que toute sa maison l’entourât, le pleurât comme mort. Et tous ses gens de pleurer leur vieux maître condamné au repos ; et il ne finit ces lamentations que lorsqu’on lui rendit tous ses tracas. Est-ce donc une si douce chose de mourir à la tâche ? Ainsi sommes-nous faits presque tous : la passion du travail survit au pouvoir de travailler ; on lutte contre son impuissance, et on n’estime la vieillesse fâcheuse que parce qu’elle éloigne des affaires. À cinquante ans la loi ne nous enrôle plus sous le drapeau ; à soixante, elle dispense de siéger au sénat 40 ; eh bien, les hommes obtiennent congé d’eux-mêmes plus difficilement que de la loi. Et tandis qu’ils entraînent et sont entraînés, qu’ils s’arrachent le repos les uns aux autres, artisans réciproques de leur infortune, leur vie passe sans fruit, sans plaisir, sans nul progrès moral ; pas un qui se place en présence de la mort, pas un qui ne pousse à l’infini ses prétentions. J’en vois, hélas ! qui réglementent pour le temps même où l’on n’est plus : masses gigantesques pour leurs tombeaux, monuments publics à inaugurer sous leur nom, et ce bûcher où combattront des gladiateurs, et tout l’orgueil de leurs obsèques.
En vérité, ces gens-là devraient être enterrés comme s’ils fussent morts enfants : c’est aux torches et aux bougies qu’on mènerait leur deuil.