Chapitre 11
XI. Mais je n’appelle point sage l’esclave de quoi que ce soit, et moins que tous l’esclave de la volupté. Comment, une fois dominé par elle, résistera-t-il à la fatigue, aux périls, à l’indigence, à tant de menaces qui grondent autour de la vie humaine ? Comment soutiendra-t-il l’aspect de la mort, l’aspect de la douleur, le fracas d’un ciel en courroux, et une foule d’attaques acharnées, lui qu’un si mol adversaire a vaincu ? Tout ce que lui aura conseillé la volupté, il le fera. Eh ! ne vois-tu pas que de choses elle lui conseillera ? « Elle ne saurait, dis-tu, l’engager à rien de honteux : elle a la vertu pour compagne. » Mais, encore une fois, vois quel souverain bien c’est que celui qui a besoin de surveillant pour être un bien. D’ailleurs, comment la vertu régira-t-elle cette volupté qu’elle aura suivie ? Suivre c’est obéir, pour régir il faut être maître. Tu mets en arrière ce qui commande. Le digne emploi pour la vertu : tu fais d’elle le prégustateur de tes plaisirs ! Nous verrons plus tard si, chez des hommes qui l’ont si outrageusement traitée elle est encore la vertu, elle qui ne peut garder son nom dès qu’elle perd son rang ; en attendant, et c’est là le point, je te ferai voir nombre d’hommes assiégés de voluptés, sur qui la fortune a versé toutes ses grâces, et que tu seras forcé d’avouer méchants. Vois un Nomentanus, un Apicius recherchant à grands frais, comme ils les appellent, les biens de la terre et de l’onde, et passant en revue sur leur table les animaux de tous les pays. Vois-les du haut d’un lit de roses contempler l’orgie qu’ils ordonnent, charmer leurs oreilles par le son des voix, leurs yeux par des spectacles, leurs palais par d’exquises saveurs. La moelleuse et douce pression des coussins investit tout leur corps ; et pour que leurs narines même prennent part à la fête, des parfums variés embaument jusqu’aux salles où sont offerts à la mollesse des repas qu’on peut dire funèbres 10. Ces gens-là nagent dans les délices, vas-tu dire ; mais elles ne tournent pas à bien pour eux : ce n’est pas le vrai bien qui fait leur joie.