Chapitre 10
X. Un tel sujet, si je voulais le diviser et l’étendre sous différents titres, me fournirait des preuves en foule, pour démontrer que la vie de ces hommes se réduit à bien peu de chose. Fabianus, qui n’était pas de ceux qui ne sont philosophes qu’en chaire, mais un franc philosophe du vieux temps, avait coutume de dire : « Il faut combattre les passions à force ouverte et non par de subtils discours ; ce ne sont pas des coups ménagés, c’est un choc vigoureux qui dissipera cette perfide milice. Brisons net l’arme du sophisme, n’escarmouchons pas avec lui. » Mais pour mieux confondre l’erreur, éclairons-la : ne nous bornons pas à la plaindre.
La vie se partage en trois époques : celle qui est, celle qui fut, celle qui sera. Celle que nous traversons n’est bientôt plus ; ce qui est devant nous est incertain ; le passé seul est assuré : c’est là que la Fortune a perdu ses droits, c’est là ce qui ne peut retomber à la discrétion de personne. Voilà ce que perdent les hommes stérilement occupés : ils n’ont pas le loisir de tourner leur regard en arrière, et, quand ils l’auraient, trop d’amertume s’attache aux souvenirs qui sont des remords. Ils reportent à regret leur pensée sur une époque mal employée ; ils n’osent toucher à ces désordres dont l’immoralité se voilait sous la séduction du plaisir présent : la plaie se rouvrirait au contact. Il n’est que l’homme qui a dans tous ses actes suivi l’arrêt de sa conscience, laquelle ne se trompe jamais, il n’est que cet homme qui revienne avec charme vers le passé. Quand on s’est longtemps laissé aller aux rêves de l’ambition, aux dédains de l’orgueil, aux abus de la victoire, aux ruses de la déloyauté, aux exactions rapaces, aux prodigalités ruineuses, il faut bien que l’on tremble devant ses souvenirs. Le passé cependant est une portion de notre vie désormais sacrée, inviolable 17, hors de l’atteinte des événements humains, soustraite à l’empire du sort : ni le besoin, ni la crainte, ni l’invasion des maladies ne peuvent la troubler. On ne saurait nous la contester ni nous la ravir : la jouissance en est aussi constante qu’inaltérable. Le présent n’a qu’un jour et même qu’un moment à la fois ; le passé offre tous ses jours ensemble, dociles à ton appel et se laissant considérer et retenir à volonté : mais l’esclave du vice n’a pas ce loisir-là. Il n’appartient qu’à l’âme calme et rassise de passer en revue tous les âges qu’elle a franchis ; les autres âmes sont sous le joug : impossible à elles de tourner la tête et de regarder en arrière. Leur vie s’est allée perdre dans un abîme ; et comme on a beau toujours verser dans un crible où manque le fond qui reçoit et qui garde, de même qu’importe quelle mesure de temps on prodigue à ceux qui n’ont point place pour y rien déposer : âmes fêlées et percées à jour, tout passe au travers 18. Le présent est bien court, si court même qu’il semble à plusieurs qu’il n’est point. Il fuit en effet d’une fuite éternelle ; il coule et se précipite ; il a cessé d’être plus tôt qu’il n’est venu ; il est aussi peu stationnaire que les cieux ou les astres, dont l’active et continuelle rotation ne les laisse jamais au même point de l’espace. Les hommes à préoccupations ne possèdent donc que le présent, si rapide qu’il est insaisissable ; et les mille soins qui les partagent le leur dérobent encore.