
Tu n’es pas chez toi ici. Tu es en escale. Aime, savoure, mais reste prêt à repartir. Car tout ce qu’on t’a prêté, la vie peut te le reprendre — d’un appel.
Tu es en voyage. Tu n’es pas chez toi. Tu n’es pas maître du navire. Tu es un passager. Et ce navire, c’est la Vie elle-même, ou, dans la perspective stoïcienne, la Nature, gouvernée par le Logos. Il y a un pilote, une raison universelle, un ordre que tu ne diriges pas. Ton rôle ? Te comporter en passager lucide et discipliné.
Quand le navire fait escale,
tu peux descendre et t’occuper des choses de la vie. Ramasser un coquillage,
une plante… c’est une manière de parler de tout ce que la vie nous offre de
plaisirs et d'attachements : un amour, une famille, un foyer, une carrière,
seulement, ne t’attache pas aveuglément.
Voilà un résumé du passage d’Epictète que je te laisse savourer dans ses mots à lui :
« Si, dans un voyage sur mer, ton vaisseau aborde et que
tu en sortes pour faire provision d’eau, tu peux, en passant, ramasser sur ton
chemin un coquillage ou une plante ;
mais il faut que tu aies l’attention fixée sur le navire,
et que, sans cesse,
tu regardes derrière toi si par hasard le pilote ne t’appelle point ; et
vient-il à t’appeler, laisse tout cela de peur qu’il ne te fasse enchaîner et
jeter au fond du vaisseau, comme le bétail.
De même dans la vie, s’il t’est donné, au lieu de plante et de coquillage, une
femme et un enfant, rien ne t’empêche de les recevoir ; mais si le pilote
t’appelle, cours au navire, laissant toutes ces choses, ne te retournant même
pas. Et si tu es vieux, ne t’écarte jamais du navire, de peur qu’à l’appel du
pilote tu ne fasses défaut. » 1
Tu peux aimer.
Tu peux goûter.
Tu peux t’investir.
Mais toujours avec une conscience aiguë : cela ne t’appartient pas vraiment. Ce
n’est pas ton navire. Ce n’est pas toi qui fixes le moment du départ. Et quand
le pilote appelle, autrement dit, quand la mort s’annonce, ou que les
circonstances de la vie exigent un renoncement, tu dois être prêt à tout
laisser.
Immédiatement.
Sans te retourner.
Sans plainte.
Sans attachement.
Comme quelqu’un qui savait, depuis le début, que rien de tout cela n’était à
lui.