
Être sage, c’est avant tout vivre comme un être humain.
Je te disais dans le texte précédant que le sage vit de mille choses, mais se contente à lui-même.
J’aurais pu commencer par « le sage se suffit à lui-même », dans une lecture archétypale de ce qu’est le stage stoïcien.
Toi qui suis cet enseignement stoïque, peut-être t’es-tu imaginé que ton bonheur réside en toi et seulement en toi ; qu’aspirer à développer sa sagesse, c’est se suffire entièrement à soi-même.
Les stoïciens nous disent que ce n’est pas forcément cela être sage,
être sage, c’est avant tout vivre comme un être humain : avoir des relations sociales, fonder une famille, travailler, s’amuser, aussi.
Mais le sage sait que certaines choses plaisantes à son âme lui échappent parfois.
Voici un long passage de Sénèque que je et partage ci-dessous :
« Cette maxime : “le sage se suffit”, est mésinterprétée, cher Lucilius, par la plupart des hommes : ils repoussent de partout le sage et l’emprisonnent dans son unique individu.
Or il faut bien pénétrer le sens et la portée de ce que cette maxime promet.
Le sage se suffit quant au bonheur de la vie, mais non quant à la vie elle-même. Celle-ci a de nombreux besoins ; il ne faut pour le bonheur qu’un esprit sain, élevé et contempteur de la Fortune. Je veux te faire part encore d’une distinction de Chrysippe :
“Le sage, dit-il, ne manque de rien, et pourtant beaucoup de choses lui sont nécessaires : rien au contraire n’est nécessaire à l’insensé, qui ne sait faire emploi de rien, et tout lui manque.”
Le sage a besoin de mains, d’yeux, de mille choses d’un usage journalier et indispensable, mais rien ne lui fait faute ; autrement il serait esclave de la nécessité : or il n’y a pas de nécessité pour le sage. Voilà comment, bien qu’il se suffise, il faut au sage des amis. Il les souhaite les plus nombreux possible, mais ce n’est pas pour vivre heureusement : il sera heureux même sans amis.
Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses éléments :
c’est en nous que nous le cultivons ;
c’est de lui-même qu’il sort tout entier.
On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors quelque part de soi.
“Quelle sera cependant l’existence du sage sans amis, abandonné, plongé dans les cachots, ou laissé seul chez un peuple barbare, ou retenu sur les mers par une longue traversée, ou exposé sur une plage déserte ? ” Il sera comme Jupiter qui, dans la dissolution du monde où se confondent en un seul chaos les dieux et la nature un moment expirante, se recueille absorbé dans ses propres pensées. Ainsi fait en quelque façon le sage : il se replie en soi, il se tient compagnie.
Tant qu’il lui est permis de régler son sort à sa guise,
il se suffit,
et néanmoins prend femme ; il se suffit,
et devient père, et il ne vivrait pas, s’il lui fallait vivre seul.
Ce qui le porte à l’amitié, ce n’est ement l’intérêt ; c’est un entraînement de la nature, laquelle ainsi qu’à d’autres choses a attaché un charme à l’amitié. » 1
Ce texte de Sénèque nous renvoie à la théorie stoïcienne étudiée précédemment selon laquelle le sage en devenir se contente de ce qui lui arrive, et que tout ce qui lui est extérieur est indifférent. Tous ces extérieurs sont des indifférents préférés ou des indifférents non-préférés. Au travers de son action, le sage cherchera à œuvrer naturellement pour son bien-être, que ce soit son bien-être matériel, ses projets ou sa relation avec les autres.
En apparence, les idées peuvent te paraître contradictoires : se contenter de ce que l’on a, mais en même temps chercher et trouver le bonheur dans des choses extérieures ?
Tout est lié à ta perception, ton jugement, et ton action.
Ces milles choses qui t’entourent te procurent bonheur si tu as fait ce qui était nécessaire pour qu’elles soient ; mais si tu as bien fait ce qu’il fallait et que pour autant et que tu n’as toujours pas accès à ce bonheur, c’est que la destinée en veut ainsi pour l’instant.
C’est la raison pour laquelle je te disais précédemment qu’il n’existe à l’extérieur de toi que deux choses :
Les indifférents préférés,
et les indifférents non-préférés :
ils sont la **conséquence** :
quoi qu’il arrive, indifférents pour toi, puisque les seules choses qui ont de l’importance, et qui sont celles sur lesquelles tu as un contrôle, sont la justesse de ton jugement, la discipline de ton désir, et la conduite d’une action appropriée. De ta ceux-ci découlent les mille choses qui t’entourent.