Tu l’as déjà entendu :
« Concentre-toi uniquement sur ce que tu peux contrôler. »
Ça semble simple,
presque évident.
Et pourtant, ce principe est souvent mal compris. Beaucoup pensent qu’il signifie se détacher du monde, ignorer ce qui se passe autour de soi, ou devenir indifférent aux événements extérieurs. Mais ce n’est pas ça, le stoïcisme. Ça, c’est du détachement. Ça, c’est une fuite. Or, les Stoïciens ne fuyaient pas la vie ; ils plongeaient dans sa réalité.
Quand Épictète enseignait la dichotomie du contrôle, il ne te disait pas d’arrêter de te soucier du monde. Il te disait d’examiner tes jugements à son sujet. Car c’est là que réside ton véritable pouvoir : non pas dans le fait de changer l’univers, mais dans la manière dont tu le perçois. Il t’invite à te poser cette question : est-ce vraiment l’événement en lui-même qui te bouleverse ? Ou est-ce ton opinion à son sujet ?
Le mot opinion ici est très important, et probablement est-ce ce mot là sur lequel ne s’arrêtent pas assez ceux qui se lancent (trop rapidement ?) dans le stoïcisme. Les novices croient d’abord et avant tout qu’il faut apprendre à « contrôler ses pensées », comme s’il s’agissait d’un genre de force que l’on acquiert avec le temps, et qu’avec suffisamment de concentration ou de volonté, on parvient à être indifférent, à ignorer, à faire le vide, à passer à autre chose… Or, que veut dire le mot opinion ? Il veut dire « penser, porter un jugement », tout comme le terme latin dont il dérive : opinari.
C’est là, le réel exercice : non pas contraindre son esprit à ne plus ressentir, à ne plus réagir, à ne plus être affecté par les événements extérieurs, mais interroger, avec rigueur et lucidité, les jugements que nous portons sur ces événements. L’objectif n’est pas de devenir une forteresse impassible, insensible aux vents du monde, mais de comprendre que ce qui nous trouble, de poser un raisonnement rationnel sur la situation, de mener un examen. Il s’agit d’observer ses opinions comme un philosophe observe un raisonnement : sont-elles fondées ? Sont-elles justes ? Correspondent-elles à la réalité ou sont-elles le fruit d’une illusion, d’un désir, d’une peur mal placée ? Disons qu’aujourd’hui, après une discussion avec ton ou ta partenaire, tu ressens de la colère après une critique. Est-ce parce qu’on t’a réellement causé du tort ? Ou est-ce parce que, quelque part, tu as jugé cette critique comme une attaque personnelle, comme une menace contre ton identité, contre ton ego ? Si tu changes ce jugement, si tu le déconstruis, que reste-t-il de cette colère ? Peut-être une simple information, une occasion d’apprendre, une réflexion constructive au lieu d’un feu intérieur qui te consume.
Prenons un autre exemple, pas celui où tu es coincé dans les embouteillages—je sais que c’est un exemple trop souvent utilisé ; disons plutôt que tu attends une réponse importante : peut-être une réponse à une offre d’emploi, un message de quelqu’un qui compte, ou bien les résultats d’un examen médical. Les heures passent, ton esprit s’emballe, l’anxiété monte. Pourquoi ? La situation, elle, n’a pas changé—rien ne s’est encore produit. Ce qui te tourmente, c’est ton jugement : la croyance que cet événement doit se dérouler d’une certaine manière, que ton bien-être en dépend, que l’incertitude est insupportable.
Mais est-ce vrai ?
L’incertitude est-elle réellement douloureuse, ou est-ce ta résistance à celle-ci qui l’est ? L’issue est-elle réellement sous ton contrôle, ou bien seulement ta patience, ta perspective, ta capacité à rester stable pendant l’attente ? C’est ici que le véritable travail commence—non pas en essayant de forcer la réalité à prendre la forme qui te convient, mais en remettant en question les suppositions qui te font souffrir en premier lieu. Ce n’est pas l’événement extérieur qui a créé ta souffrance, c’est ton jugement qui l’a fait.
C’est pourquoi le stoïcisme ne consiste pas à ignorer les choses.
Il s’agit de les examiner.
La plupart des choses qui te troublent ne sont pas de véritables perturbations ; ce sont des histoires que tu t’es racontées. Et si tu peux remettre en question ces histoires, alors tu peux reprendre le contrôle.
Imagine maintenant que quelqu’un t’insulte. Ta première réaction pourrait être la colère, la défensive, la blessure. Mais prends un instant. Qu’est-ce qui rend cette insulte douloureuse ? Ce ne sont pas les mots eux-mêmes—c’est ton jugement selon lequel ces mots ont du pouvoir sur toi, qu’ils te définissent, qu’ils portent une vérité. Si quelqu’un te disait que tu es un genre d’extraterrestre tout rose, le prendrais-tu personnellement ? Non, parce que tu saurais que c’est absurde. Si une insulte te blesse, c’est uniquement parce que, d’une certaine manière, tu lui accordes du crédit.
Mais c’est un choix.
Et ce choix est sous ton contrôle.
Cette pratique consistant à remettre en question ses jugements n’a rien de passif. Elle demande de la vigilance. Elle exige la volonté d’observer ses pensées et de se demander : « Est-ce vrai ? Ou suis-je simplement en train de réagir ? » Et lorsque tu fais cela, tu commences à voir le monde autrement.
Un revers n’est pas une perte—c’est une opportunité.
Un échec n’est pas une fin—c’est une leçon.
Un rejet ne te définit pas—il s’agit de quelque chose qui échappe à ton contrôle.
C’est pourquoi le stoïcisme ne prône pas l’indifférence, mais l’engagement au plus profond de soi. Il ne te demande pas de réprimer tes émotions, mais de les comprendre. Il ne te dit pas d’ignorer le monde, mais de le voir clairement, sans le brouillard que sont tes jugements irrationnels.
Alors, lorsque la vie te met à l’épreuve,
ne détourne pas le regard.
Regarde de plus près. Demande-toi : est-ce réellement un problème, ou est-ce simplement ma perception ? Car c’est là que commence ta liberté—non pas en changeant le monde, mais en changeant la façon dont tu l’accueilles.
Avec cela en tête, et comme pensée finale, laisse-moi te rappeler l’un des passages les plus importants des Entretiens d’Épictète. On cite souvent la première phrase de son Manuel : « Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre. » 1 ; mais c’est dans le tout premier paragraphe des Entretiens que l’on trouve le véritable sens de ce que signifie réellement composer avec ce qui échappe à notre contrôle :
« Qui donc vous le dira ? la faculté qui se juge elle-même et juge tout le reste.
Et quelle est-elle ?
La faculté rationnelle, car celle-ci est la seule qui nous ait été donnée pouvant se rendre compte d’elle-même, de sa nature, de sa puissance, de sa valeur quand elle est venue en nous, ainsi que de tous les autres modes d’exercice de l’esprit. Qu’est-ce qui nous dit en effet que l’or est beau, puisqu’il ne le dit pas lui-même ? évidemment c’est la faculté chargée de tirer parti des idées. Quelle autre juge la musique, la grammaire et toutes les autres branches de savoir, en apprécie l’emploi et indique le moment d’en faire usage ? nulle autre qu’elle.
[…]
Les dieux donc, ainsi qu’il convenait, n’ont mis en notre pouvoir que ce qu’il y a de meilleur et de plus excellent dans le monde, le bon usage des idées. Le reste, ils ne l’ont pas mis en notre pouvoir.
[…]
je [Dieu]t’ai donné une partie de nous-même, la faculté de te porter vers les choses ou de les repousser, de les désirer ou de les éviter, en un mot, de savoir user des idées. Si tu la cultives, si tu vois en elle seule tout ce qui est à toi, jamais tu ne seras empêché ni entravé ; jamais tu ne pleureras ; jamais tu n’accuseras ni ne flatteras personne. » 2
