Tu te demandes
peut-être ce que viendrait faire un marchand de fluide vital dans un texte sur
le stoïcisme. Et pourtant. Quand Alain ouvre sa réflexion par cette étrange
publicité – « Le grand secret de la réussite, pour dix francs seulement ! »,
il ne s’attarde pas à en rire, ni même à la dénoncer. Il l’écoute. Il regarde
plus loin. Il se demande :
Pourquoi ça marche ?
Pourquoi certains se sentent réellement transformés après avoir croisé un
charlatan ?
Et, plus encore,
pourquoi les discours les plus creux peuvent parfois avoir des effets bien
réels ?
C’est là qu’on entre en territoire stoïcien.
Car derrière la fumée des mots, derrière les promesses de pouvoir ou de succès,
il y a peut-être quelque chose de plus simple… et de plus vrai : un homme qui
reprend confiance, une femme qui apprend à fixer son attention, quelqu’un qui,
pour la première fois, ose croire qu’il a prise sur sa vie. Ce n’est pas le
fluide qui agit. C’est l’esprit. Et c’est là qu’Alain rejoint ses vieux
compagnons grecs. Car que disait déjà Socrate, sur le fronton du temple de
Delphes ? « Connais-toi. »
Ni plus,
ni moins.
Le seul vrai secret,
écrit depuis toujours à ciel ouvert.
Voici le texte d’Alain :
« Quand je vais prendre le train, j'entends toujours des gens qui disent : « Vous n'arrivez qu'à telle heure. Comme ce voyage est long et ennuyeux ! » Le mal est qu'ils le croient ; et c'est là que notre stoïcien aurait dix fois raison quand il dit : « Supprime le jugement, tu supprimes le mal. »
Si l'on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. Si l'on ouvrait quelque panorama où l'on verrait les couleurs du ciel et de la terre et la fuite des choses comme sur une grande roue dont le centre serait au fond de l'horizon, si l'on donnait un tel spectacle, tout le monde voudrait l'avoir vu. Et si l'inventeur réalisait aussi la trépidation du train et tous les bruits du voyage, cela paraîtrait encore plus beau.
Or toutes ces merveilles, dès que vous montez en chemin de fer, vous les avez gratis ; oui, gratis car vous payez pour être transporté, non pour voir des vallées, des fleuves et des montagnes. La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez. Il faudrait des écriteaux dans toutes les langues et un peu partout, pour dire : « Ouvrez les yeux, prenez du plaisir. »
A quoi vous répondez : « Je suis voyageur, non spectateur. Une affaire importante veut que je sois ici ou là, le plus tôt que je pourrai. C'est à cela que je pense ; je compte les minutes et les tours de roue. Je maudis ces arrêts et ces employés indolents qui poussent les malles sans passion. Moi je pousse les miennes en idée ; je pousse le train ; je pousse le temps. Vous dites que c'est déraisonnable, et moi je dis que c'est naturel et inévitable, si l'on a un peu de sang dans les veines. »
Assurément il est bon d'avoir du sang dans les veines ; mais les animaux qui ont triomphé sur cette terre ne sont pas les plus colériques ; ce sont les raisonnables, ceux qui gardent leur passion pour le juste moment. Ainsi le terrible escrimeur ce n'est pas celui qui frappe du pied la planche et qui part avant de savoir où il ira ; c'est ce flegmatique qui attend que le passage soit ouvert et qui y passe soudain comme une hirondelle. De même, vous qui apprenez à agir, ne poussez pas votre wagon, puisqu'il marche sans vous. Ne poussez pas le majestueux et imperturbable temps qui conduit tous les univers ensemble d'un instant à un autre instant. Les choses n'attendent qu'un regard pour vous prendre et vous porter. Il faudrait apprendre à être bon et ami pour soi-même. » 1
