Je vais te partager aujourd’hui un texte de Alain qui m’a beaucoup fait réfléchir. Ce texte se nomme « Des passion. » 1
Dans son analyse, le philosophe explore une dimension qui vient troubler notre sainte vérité stoïcienne. Il explore la manière dont nos propres pensées qui se veulent rationnelles, lorsqu’elles tentent de nous libérer de la passion, peuvent se retourner contre nous et devenir, malgré nous, des instruments de notre propre souffrance.
J’aime tomber à la rencontre de nouvelles théories, particulièrement celles qui viennent parfois en complément, parfois en contradiction de mon premier socle de pensée. Cela m’oblige à élargir mes pensées, à ne pas me renferme dans quelconque dogme.
Et c’est une bonne chose – je suis un avocat de la contradiction. Parce qu’elle m’oblige à pousser la réflexion, à peut-être y identifier une nouvelle forme de vérité, voire en faire éclater de multiples pour une même problématique donnée ; dans ce texte d’Alain donc : le raisonnement nous permet-il vraiment de nous débarrasser des chaînes de nos passions (de nos troubles) ?
Alain évoque dons son raisonnement l’approche stoïcienne classique que nous connaissons, celle qui insiste sur le contrôle des jugements et l’entraînement de l’esprit à discerner le bien du mal, le rationnel de l’irrationnel. Mais il nous dit que cette approche est incomplète et insuffisante.
Selon lui, penser (peut) être une bonne chose,
mais l’acte même contiendrait en lui-même la peine que nous nous infligeons à notre insu.
Pour Alain, c’est simple :la passion s'auto-entretient à cause à notre capacité à raisonner, car notre processus de raisonnement est bien souvent biaisé. Lorsqu'une passion s'empare de nous — qu'il s'agisse d'amour, de haine ou de honte — notre esprit ne cesse de tourner autour du même objet et cela, loin d'apaiser cette agitation intérieure, l’alimente plus encore. Notre intelligence aggrave la situation, notre agitation devient plus forte, nos pensées de plus en plus déraisonnées à mesure que l’on cherche à justifier ou à comprendre ce qui nous arrive.
Le problème, tu le sais, c’est la rumination. Lorsque tu réfléchis à ce que tu aurais pu dire ou à ce que tu aurais pu faire. Ton intention est pourtant bonne. En tant que stoïcien dans l’âme, tu cherches à appliquer les facultés de raisonnement sur lesquelles tu as travaillé ; mais en fait, tu te laisses prendre dans le maillage complexe d’un système bien trop puissant pour être pleinement maîtrisé, et au lieu de prendre le réel recul que tu contemples, tu repasses en boucle les événements, en t’accusant, en cherchant des excuses, ou en élaborant du fond de tes pensées des scénarios imaginaires qui t’auraient fait triompher. Le travail intellectuel que tu mènes, au lieu de te libérer, approfondit ta blessure. Pourquoi ? Parce que chaque pensée qui émerge devient un nouveau point d’appui pour relancer le cycle de ses passions.
L’intelligence devient une arme à double tranchant.
C’est un paradoxe que Alain met en lumière dans son texte : l’intelligence, outil de réflexion et de résolution, devient ici un amplificateur du problème si tu ne sors pas du cadre, si tu centres tes pensées sur toi « Pourquoi cela n’arrive qu’à moi », au lieu d’en sortir. Tes raisonnements deviennent alors biaisés. Il te semble pourtant parfaitement logiques, et c’est là le piège. Tu crois voir clair, analyser objectivement, alors que tu es en train de t’enfermer dans un sophisme (raisonnement faux malgré une apparence de vérité.) émotionnel.
Ce que dénonce Alain, c’est cette illusion de lucidité, l’un des aspects les plus insidieux de la passion. Nos pensées, qui devraient être nos alliées pour reprendre le contrôle, deviennent des ennemies, elles retournent leur force contre nous, comme une épée qu’on aurait forgée pour se défendre et qui finit par nous blesser.
Le stoïcisme nous dit pourtant que ces ne sont pas les évènements qui nous troublent mais notre jugement. Alors il nous faut réfléchir, rationnellement. Il nous faut les maîtriser. Le stoïcien aguerrit sait que cette illusion de maîtrise est fausse, qu’il s’agit d’avantage d’identifier ces émotions pré-cognitives, de les analyser, d’appliquer un jugement dépassionné et de s’en débarrasser. Mais la perspective de Alain devrait nous amener à appréhender encore différemment les choses : il va plus loin en expliquant que, même en ayant conscience de ces jugements, nous pouvons rester prisonniers. Pourquoi ? Parce que le moteur de la passion n'est pas uniquement intellectuel ; il est aussi profondément enraciné dans notre corps et notre imagination. Ce mélange entre esprit et corps produit une situation où chaque tentative de rationalisation devient une justification inconsciente de la passion elle-même. Je te donne un exemple : une personne jalouse peut tenter de raisonner : « Peut-être que je me fais des idées, tout cela est infondé. » Mais en tentant de se rassurer, elle revisite encore et encore les mêmes scénarios, s’accrochant à chaque détail qui semble confirmer sa jalousie. Ce faisant, elle nourrit davantage sa passion, au lieu de l’apaiser. Alain va encore plus loin en mentionnant que la passion n’a même pas besoin de la présence réelle de l’objet qui la provoque. Elle s’appuie sur ton imagination. Ainsi, même si l’objet de ta haine ou de ton désir disparaît, tu continues à le convoquer mentalement. Ton esprit recrée et amplifie ce qui a déclenché la passion, souvent en déformant la réalité. Tes propres pensées deviennent tes bourreaux. Tu ne souffres plus à cause de cet événement ou cette personne extérieure, mais à cause de l'histoire que tu construis intérieurement.
Nous stoïciens, recommandons de revenir à la réalité objective et de dissiper les illusions de l'imagination.
Mais Alain met en avant la difficulté presque insurmontable de cette tâche, car notre esprit semble piégé par une magie intérieure, un « pouvoir occulte » comme il le dit.
Alors que nous conseille Alain ?
Quelle est sa solution à lui ?
La compassion, de l’humilité envers nous-mêmes.
Nous ne sommes pas des machines parfaitement rationnelles capables de tout maîtriser ; et c’est précisément cette prise de conscience qui peut paradoxalement nous libérer : plutôt que de nous battre contre nous-mêmes ou de nous accuser, nous pouvons reconnaître la nécessité de ce qui se passe en nous, comme un processus qui dépasse notre simple volonté. Et dans ce qui se « passe en nous », Alain nous parle, au travers de Descartes, de notre corps, des mécanismes biologiques de notre physiologie qui agissent souvent dans l’ombre de notre conscience, qui résultent de l’interaction complexe entre notre esprit et notre corps. Ce n’est pas notre raison qui est toujours défaillante, mais parfois simplement un déséquilibre du corps, une « nécessité extérieure » contre laquelle il est vain de lutter frontalement. En cessant de nous juger, et en intégrant cette vérité cartésienne, j’y vois là une clé pour apprendre à considérer nos passions avec moins de sévérité et peut-être un peu plus de bienveillance, ouvrant la voie à une maîtrise différente, peut-être plus douce et plus profonde de nos états intérieurs.
Et cela est-il fondamentalement opposé au stoïcisme ? Je ne le crois pas. Au contraire, cela éclaire et enrichit notre enseignement en démystifiant une vision parfois trop simpliste du « maîtrise tes pensées ». Sa théorie nous invite d'abord à prendre conscience des pièges subtils qui jalonnent ce chemin. Ensuite, elle nous rapproche d'une véritable acceptation du cours des choses : non seulement de ce qui advient à l’extérieur, mais aussi de ce qui se manifeste en ton corps et ton âme — la nature même en action.
Je laisse cela à ton jugement cher ami.
Et maintenant, je te laisse aussi au texte original :
« On supporte moins aisément la passion que la maladie ; dont la cause est sans doute en ceci, que notre passion nous paraît résulter entièrement de notre caractère et de nos idées, mais porte avec cela les signes d'une nécessité invincible. Quand une blessure physique nous fait souffrir, nous y reconnaissons la marque de la nécessité qui nous entoure ; et tout est bien en nous, sauf la souffrance. Lorsqu'un objet présent, par son aspect ou par le bruit qu'il fait, ou par son odeur, provoque en nous de vifs mouvements de peur ou de désir, nous pouvons encore bien accuser les choses et les fuir, afin de nous remettre en équilibre. Mais pour la passion nous n'avons aucune espérance ; car si j'aime ou si je hais, il n'est pas nécessaire que l'objet soit devant mes yeux ; je l'imagine, et même je le change, par un travail intérieur qui est comme une poésie ; tout m'y ramène ; mes raisonnements sont sophistiques et me paraissent bons ; et c'est souvent la lucidité de l'intelligence qui me pique au bon endroit. On ne souffre pas autant par les émotions ; une belle peur vous jette dans la fuite, et vous ne pensez guère, alors, à vous-même. Mais la honte d'avoir eu peur, si l'on vous fait honte, se tournera en colère ou en discours. Surtout votre honte à vos propres yeux, quand vous êtes seul, et principalement la nuit, dans le repos forcé, voilà qui est insupportable, parce qu'alors vous la goûtez, si l'on peut dire, à loisir, et sans espérance ; toutes les flèches sont lancées par vous et reviennent sur vous ; c'est vous qui êtes votre ennemi. Quand le passionné s'est assuré qu'il n'est pas malade, et que rien ne l'empêche pour l'instant de vivre bien, il en vient à cette réflexion : « Ma passion, c'est moi ; et c'est plus fort que moi. »
Il y a toujours du remords et de l'épouvante dans la passion, et par raison, il me semble ; car on se dit : « Devrais-je me gouverner si mal ? Devrais-je ressasser ainsi les mêmes choses ? » De là une humiliation. Mais une épouvante aussi, car on se dit : « C'est ma pensée même qui est empoisonnée ; mes propres raisonnements sont contre moi ; quel est ce pouvoir magique qui conduit ma pensée ? » Magie est ici à sa place. Je crois que c'est la force des passions et l'esclavage intérieur qui ont conduit les hommes à l'idée d'un pouvoir occulte et d'un mauvais sort jeté par un mot ou par un regard. Faute de pouvoir se juger malade, le passionné se juge maudit ; et cette idée lui fournit des développements sans fin pour se torturer lui-même. Qui rendra compte de ces vives souffrances qui ne sont nulle part ? Et la perspective d'un supplice sans fin, et qui s'aggrave même de minute en minute, fait qu'ils courent à la mort avec joie.
Beaucoup ont écrit là-dessus ; et les stoïciens nous ont laissé de beaux raisonnements contre la crainte et contre la colère. Mais Descartes est le premier, et il s'en vante, qui ait visé droit au but dans son Traité des Passions. Il a fait voir que la passion, quoiqu'elle soit toute dans un état de nos pensées, dépend néanmoins des mouvements qui se font dans notre corps ; c'est par le mouvement du sang, et par la course d'on ne sait quel fluide qui voyage dans les nerfs et le cerveau, que les mêmes idées nous reviennent, et si vives, dans le silence de la nuit ; cette agitation physique nous échappe communément ; nous n'en voyons que les effets ; ou bien encore nous croyons qu'elle résulte de la passion, alors qu'au contraire c'est le mouvement corporel qui nourrit les passions. Si l'on comprenait bien cela, on s'épargnerait tout jugement de réflexion, soit sur les rêves, soit sur les passions qui sont des rêves mieux liés ; on y reconnaîtrait la nécessité extérieure à laquelle nous sommes tous soumis, au lieu de s'accuser soi-même et de se maudire soi-même. On se dirait : « Je suis triste ; je vois tout noir ; mais les événements n'y sont pour rien ; mes raisonnements n'y sont pour rien ; c'est mon corps qui veut raisonner ; ce sont des opinions d'estomac. »
