
Les stoïciens en identifient quatre principales, qu’ils nomment des passions irrationnelles
Dans son sens philosophique, bien plus profond que son usage
courant, la passion, issue du latin patior (« souffrir ») et du grec pathos
(πάθος), désigne
ces forces intérieures brutes,
ces élans instinctifs et émotionnels qui surgissent en nous.
Les stoïciens en identifient quatre principales, qu’ils
nomment des passions irrationnelles fondamentales, littéralement des maux,
nommés dans leur ensemble « Kakoi » (πάθη) :
– la crainte (φόβος),
– le désir (ἐπιθυμία),
– la peine (λύπη)
– et le plaisir (ἡδονή).
Ce ne sont pas de simples ressentis, mais de véritables maladies de
l’âme, symptômes d’un esprit qui s’est égaré sur ce qui est bon ou mauvais. Quand
elles deviennent trop puissantes, ces vagues nous submergent, étouffent notre lucidité
et brouillent notre capacité à choisir sereinement. Ce n’est plus nous qui
agissons, c’est quelque chose en nous qui prend le dessus.
Tu l’as sans doute déjà senti : ce moment où la colère t’empoigne avant même
que tu ne l’aies choisie, où le désir t’entraîne malgré toi, où l’anxiété prend
les commandes sans t’avoir demandé ton avis.
Ces passions, dans la perspective stoïcienne, sont
considérées comme des perturbations de l'âme résultant de jugements erronés. Elles
surviennent quand tu donnes trop de poids à ce qui ne dépend pas de toi :
richesse, réputation, santé… Ces choses extérieures qui quand tu les considères
comme indispensables, deviennent des tyrans, avec leur cortège d’émotions qui s’installe
: peur de perdre, tristesse de ne pas avoir, joie excessive quand tu crois les
posséder.
La tranquillité intérieure ? Dissoute.
Zénon de Kition disait de façon très directe : la passion comme un « mouvement irrationnel de l'âme, contraire à la nature » parce qu’elle contredit la raison. Les passions sont des déviations, des désordres, des parasites qui détournent notre nature de ce qu’elle est censée être : lucide, stable, alignée ; et donc d’après notre école, celui qui vit de façon sage ne (devrait ressentir) ressent aucune passion et, par conséquent, la vie heureuse est une vie entièrement dépourvue de passions.
Ce qu’il faut que tu comprennes pour avancer dans ton
apprentissage stoïcien {{username}}, est que ces passions sont des impulsions (hormai)
1, autrement dit des réactions qui préfigurent une action. Ces impulsions
proviennent du ton principe directeur, de ton âme la plus profonde, de ta raison
elle-même (hegemonikon), elles sont donc, paradoxalement, des impulsions
rationnelles, mais qui sont fondées sur un mauvais jugement : tu penses
que ce qui t’arrive est bon ou mal, alors qu’en fait, dans notre perspective
stoïcienne, elles sont indifférentes. Au lieu donc que ton esprit t’invite à
agir de façon bonne, ton esprit s’appuie sur de « mauvaises » valeurs.
Les décisions que tu prends ainsi, ne sont pas raisonnable. Ces passions
viennent à naître lorsque tu donnes ton assentiment, autrement dit que tu
valides un jugement, qui est, par nature, selon notre vision stoïcienne, erroné.
Vois-tu ce que je veux dire ?
Ce n’est pas parce qu’elles viennent d’un endroit dénué de raison qu’elles sont
« irrationnelles », mais parce qu’elles trahissent une raison qui a
délibérément placé le curseur au mauvais endroit, qui s’est trompé sur ce qui
est bon, et sur ce qui est mal. Elles sont donc « rationnelles »,
mais ont été cultivées sur un terrain souillé.
Je suis un peu rentré dans la technicité là, mais j’espère que tu me suis. Peut-être une dernière fois pour s’assurer que l’idée est claire : ces choix qui ont été fait en toute conscience, ont été fait en s’appuyant sur une « mauvais » conscience.
Mais là où on va encore plus loin, c’est quand tu penses qu’il est normal de ressentir telle émotion. Si, par exemple, tu tombes malade : tu crois que ta tristesse ou ton angoisse est naturelle, presque inévitable. Tu te dis peut-être : C’est grave, donc je dois être bouleversé. Mais d’un point de vue stoïcien, cette réaction n’est pas seulement émotionnelle, elle est intellectuelle. Tu ne te contentes pas de ressentir quelque chose : tu donnes ton assentiment à (tu es d’accord avec) cette idée fausse. Tu crois que la maladie est un mal véritable, qu’elle nuit à ton bonheur, qu’elle menace ton accomplissement personnel. Et c’est ce jugement, pas la maladie en elle-même, qui déclenche ta détresse. Autrement dit, ce n’est pas la fièvre qui t’épuise, ni le diagnostic qui te fait pleurer. C’est l’idée que c’est terrible, que je ne peux pas être heureux dans cet état. Ce que tu vis là, selon les Stoïciens, c’est une erreur cognitive. Une confusion entre ce qui est simplement un « indifférent non préféré » comme la maladie, et ce qui est réellement « mauvais » pour ton être. Et tant que tu t'accroches à cette croyance, ton esprit te prescrira des réactions inappropriées : l’angoisse, les larmes, la panique. Pas parce que la situation l’exige, mais parce que ton jugement (erroné) l’a décidé
Voilà pourquoi, chez les Stoïciens, les passions ne sont pas à éradiquer d’un coup de force, comme on déracinerait un arbre en tirant violemment sur son tronc. Ces émotions ne se contrôlent pas par la volonté brute, elles se soignent à la racine, en corrigeant patiemment ce que notre esprit approuve à tort. Et cela demande du temps, de la lucidité, et un vrai travail intérieur.
Maintenant, après avoir déployé tout cet argumentaire, pourrais-tu
te dire que parfois, ce n’est pas si grave non ? que de se laisser aller à
un petit travers ? Après tout, un verre de plus, une légère infidélité par la
pensée, un petit mensonge ou une trahison qui restera enfouie, ne peuvent pas
nous faire de mal non ?
Pas pour nous.
Parce que ces passions, quand elles dominent, même dans une mesure limitée, nous
éloignent de nous-mêmes. De notre nature rationnelle. De notre place telle
qu’elle devrait être (bénévolente) dans le monde.
Les Stoïciens, en contre-attaque, comme tu l’as vu dans les quatre articles précédents, proposent une thérapie, une « médecine de l’âme » : la vertu. En affinant ton jugement, tu peux t’affranchir de l’emprise des passions en les dégonflant à la racine, en corrigeant aussi ces passions qui sont plus insidieuses, celles que tu crois à tort être « indispensables » à ta vie.
Alors ce n’est pas toujours facile.
On a tous envie de craquer à un moment donné, et nous le faisons tous à un
moment donné. Mais ce n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est de réitérer,
jour après jour, sans prendre conscience, c’est laisser s’enraciner un mauvais
caractère quand tu sais que cela t’est néfaste, à toi et ton entourage.
Les stoïciens savaient que c’était quelque chose de difficile, qu’il fallait du
courage et de la persévérance pour contrer ces passions, c’est pour ça qu’ils
ont développé le concept du progressant (Prokoptôn), car cela veut dire
que tu t’es mis sur les rails, que tu regardes dans la bonne direction, que tu
t’emploies à et corriger,
pour mieux vivre.
Enfin,
comme une note ouverte de bonus de fin d’article, je te laisse sur cette
observation d’un vieil auteur 2, que nous fait remarquer que :
La crainte et les plaisirs sont primaires, la peur et le désir sont secondaires,
mais surtout :
– la crainte, un mal perçu au présent,
– le plaisir, un bien perçu au présent,
– la peur, un mal perçu au futur,
– le désir, un bien perçu au futur.