
La raison, c’est une façon d’être. Une manière d’interpréter le monde.
Les vertus sont la mise en œuvre de la raison, et à ce titre,
il me semple judicieux de s’attarder quelques instants sur ce que
« raison » signifie.
Tu as du déjà le lire une dizaine de fois à mes côtés, et il me semble que
c’est le moment d’en parler plus précisément, ou peut-être plus justement
d’expliciter ce que veut dire la « raison ».
Je dois être honnête avec toi.
Quand j’ai commencé à vraiment étudier le stoïcisme, je n’ai pas compris tout
de suite ce que « raison » voulait dire. J’ai identifié très tôt son
importance, mais sans vraiment l’intégrer. Je me concentrais alors sur des
aspects bien plus accessibles de la philosophie : la dichotomie du
contrôle, le jugement que l’on porte sur les choses etc.
Et puis avec le temps, petit à petit, j’ai commencé à saisir.
J’ai commencé à comprendre que notre philosophie, bien qu’elle comporte un certain aspect mystique – ce rapport à l’Univers, est en réalité une affaire bien plus intellectuelle qu’elle n’y parait.
La raison, c’est une façon d’être. Une manière d’interpréter le monde, de le traverser. Parce qu’activer ta rationalité, surtout dans les moments critiques, comme lorsqu’une émotion te submerge soudainement, te demande un effort intérieur de réflexion, de dérouler un raisonnement clair dans ton esprit. C’est pour ça que je dis que c’est une affaire intellectuelle. Parce que raisonner, c’est mettre en mouvement cette machine extraordinaire dans ton crâne, ces milliards de neurones qui s’agitent depuis ta naissance, pour faire émerger une vision juste. Une vision lucide, réaliste, débarrassée des excès de l’instant.
Et pourquoi c’est si important ? Pourquoi est-ce qu’on touche
ici au cœur de l’enseignement stoïcien ? Parce que sans cette vision-là, tu es
à la merci de tout.
De chaque pensée qui traverse ton esprit.
De chaque émotion qui surgit sans prévenir.
De chaque opinion qu’on te glisse dans la tête sans que tu t’en aperçoives.
Et alors tu réagis.
Tu t’agites.
Tu souffres.
Et le pire, c’est que tu crois que c’est normal. C’est ça, le grand piège.
Celui dans lequel on tombe tous avant de commencer à comprendre. Avant ce
fameux retournement. Socrate l’avait déjà vu, bien avant les Stoïciens : l’homme
est malade disait-il. Malade non pas au sens médical, mais malade
d’ignorance. Il croit savoir. Il croit que ses émotions sont justes parce
qu’elles sont naturelles. Comme si ce qui vient de la nature devait
nécessairement être bon. Oui, bien sûr, certaines émotions ont leur rôle. La
peur peut t’éviter de sauter d’une falaise. L’amour peut te pousser à fonder
une famille. Mais croire que toutes les émotions sont utiles et justes par
essence ? c’est une erreur, une grosse – selon nous. Car d’un côté, oui, il
faut apprendre à les tempérer. À ne pas se laisser submerger. Mais d’un autre
côté, et c’est peut-être encore plus essentiel, il faut les trier. Distinguer
celles qui protègent ta vie, de celles qui l’empoisonnent. Certaines émotions
sont comme des parasites : elles ne viennent pas de ta sagesse intérieure, mais
de tes jugements erronés, de tes blessures, de ta confusion. Et tant que tu ne
les vois pas comme telles, elles gouverneront ta vie à ta place.
Si ta raison est claire, bien orientée, elle reconnaît naturellement ce qui est bon : le courage, la justice, la tempérance, la sagesse ; et elle rejette ce qui l’égard, les quatre passions irrationnelles 1 : la crainte, le désir, la peine, le plaisir.
C’est donc cette raison-là, qui nous guide dans les vertus et les passions : Tu veux être courageux ? Il te faut d’abord discerner, avec ta raison, ce qui est juste, ce qui mérite ton engagement. Tu veux être tempérant ? Là encore, tu dois raisonner : évaluer ce qui est excessif, ce qui est bon pour toi, ce qui va nourrir ton être plutôt que flatter ton égo. Tu veux être juste ? C’est la raison qui t’enseigne à voir l’autre comme un semblable, un frère, une partie du tout et non pas comme un obstacle ou un pion. Et même la sagesse, la plus haute des vertus chez les Stoïciens, c’est littéralement l’usage accompli de la raison.
Si je prends le temps de te dire cela en introduction de cette section, c’est pour remettre dans ton esprit ce point essentiel : c’est la raison qui est la pierre angulaire de ton existence, tout du moins, pour l’esprit stoïcien que tu souhaites développer ; mais plus encore, la raison est le résultat de la mise en œuvre de la vertu.
La vertu, qui est, dans le stoïcisme, le seul et unique bien véritable.
Et c’est là le deuxième point essentiel : la vertu est
la seule chose qui compte pour les stoïciens, c’est te dire toute son
importance. Pour nous, la seule chose au monde qui compte, c’est d’être
vertueux. Toutes les autre choses,
les plus belles comme la gloire, l’amour, la richesse, le succès, l’amitié, le
bonheur ;
comme les plus terrible : l’abandon, la perte, la pauvreté, la solitude,
ne sont que des effets du destin qui nous extérieur.
Et donc, dans cette matrice-là, la seule chose qui est importante, le seul bien,
est le bien moral, la vertu.
Dans la morale
stoïcienne, rien de ce qui t’arrive, rien d’extérieur, n’est bon ou mauvais en
soi. Ni la pluie pendant tes vacances, ni une promotion, ni même l’amour de ta
vie qui dure pour l’éternité, ni même ce même amour qui part continuer son
chemin avec ton/ta meilleur.e ami.e. Ce ne sont objectivement, que des
événements.
Ce que tu en fais, en revanche… ça, c’est une autre histoire.
Et cette histoire-là, c’est ta raison qui l’écrit.
Si tu intègres cela, tu as compris le stoïcisme
Je suis sérieux.
En tous les cas, le stoïcisme pratique ou appliqué, mais puisque nos anciens
disaient que le stoïcisme ne se pensait pas mais se vivait, je pense que tu
l’on peut dire que si tu as compris que l’unique bien véritable est la vertu,
tu as compris le stoïcisme.
La raison est la capacité à choisir en conscience. Et donc, chaque vertu est l’expression d’une raison bien exercée. Nous allons explorer chacune d’entre elle dans les quatre articles qui suivent.