Imagine-toi devant ton écran, défilant les actualités. D’un côté, un titre alarmiste : « Le monde au bord du chaos ». De l’autre, une succès story d’un beau gosse ou d’une beauté devenu(e) millionnaire à 25 ans, et ton fil d’actu Instagram rempli de ces contrastes excessifs. Sans même t’en rendre compte, te voilà pris au piège d’un cadre de référence dicté par les algorithmes.
Et insidieusement, il se trouve que ce cadre de pensée imposé, peut nourrir ton anxiété.
Si tu vois sans cesse, dès que tu ouvres ton tel ou YouTube sur ta télé, des millionnaires qui vivent dans des penthouse à Dubaï, des discours haineux envers ceux qui sont tes frères, quelque fusse leur couleur de peau ou leur religion, ton esprit est comme projeté et enfermé dans une boite. Une boite aux murs épais et réfléchissants, qui ne font que grossir et déformer la réalité, te rendant aveugle à ce qui se passe en dehors de cette boîte.
Gregory Bateson était un anthropologue anglais du siècle dernier. Il a passé sa carrière à étudier les sciences humaines, et à étudier notamment les cadres de référence (framing en anglais) qui influencent notre perception du monde.
Je pense que les philosophes de l’antiquité auraient aimé sont travail. Ce que nous disait Gregory Bateson est cela : nous ne percevons pas la réalité brute, telle qu’elle devrait être perçue dénuée de notre lecture influencée des choses, nous percevons la réalité à travers des cadres, des filtres. Or, ces cadres ne sont pas neutres. Ils orientent notre perception du monde, de nous-mêmes, des autres.
Un des effets les plus étudié est celui des cadres de référence que forgent petit à petit sur nous les médias, au travers leur encensement par des discours partisans d’une idéologie donnée. Lorsque ceux-ci mettent en scène l’actualité, ils ne se contentent pas de relater des faits, ils donnent un angle, une interprétation, un récit. Ce n’est pas juste un reportage sur l’économie, c’est une crise. Ce n’est pas juste une évolution politique, c’est un scandale. Ces cadrages agissent comme des lunettes invisibles, te forçant à voir le monde à travers un prisme particulier ; celui du journaliste, qui a ses idées ; celui de la chaine de télévision, qui, en surjouant le côté dramatique du récit, cherche à augmenter son audience, donc son profit ; celui du propriétaire de la chaîne en question, qui obéit à son propre agenda personnel, peut-être ses visées politiques.
Ces cadres sont une distorsion de la réalité.
Si tu es exposé en permanence à des discours catastrophistes, tu développeras une vision anxieuse du monde, où chaque événement devient une menace, alors que ces évènements sont peut-être très éloignés de ta réalité quotidienne.
Si tu es exposé au succès permanent (et réel?) d’inconnus sur internet, que tu commences à interpréter inconsciemment comme une normalité qui t’est hors de portée – tu sais, ces gens sur les réseaux qui à 25 ans ont plus accompli que ce que tu n’oserais même pas imaginer en rêves, tu risques de te voir comme un raté.
Si tu es exposé un sujet particulier, toujours présenté comme une guerre sans issue entre deux camps irréconciliables, tu seras tenté de choisir un camp, même si la réalité est bien plus nuancée qu’elle n’y parait.
La question n’est donc pas seulement « Que lis-tu ? », mais « À travers quel cadre est-ce raconté ? ».
Et laisse-moi continuer avec une autre situation que le Gregory Bateson à très bien présenté dans ses travaux :
On te dit que tu dois être
informé, que c’est un devoir citoyen.
Mais l’information disponible est biaisée, anxiogène, manipulatrice.
Si tu te méfies des médias, on te traite de complotiste.
Si tu acceptes leur cadre, tu risques d’être influencé à ton insu.
C’est là un piège que le théoricien décrit comme celui du « double bind » (double contrainte) : une situation où quel que soit ton choix, tu perds. Le double bind te piège dans une boucle sans issue : tout choix quoi qu’il arrive, semble mauvais. Et c’est précisément comme cela que la confusion s’installe dans ton esprit, et quand le doute s’installe (tout autant d’ailleurs que si tu croyais en tout), tu deviens vulnérable, donc sujet à l’anxiété.
Si tu prends les médias comme nous le faisons dans cet article, ils cadrent, filtrent, sélectionnent ; mais si tu regardes bien, cette analyse peut être transposée à bien des situations : ton propre mental bien sûr : lorsque tu vas bien ou au contraire lorsque tu vas mal. Est-ce rationnel ? ou est-ce une distorsion de la réalité que ton cadre de référence t’inflige malgré toi ? Lorsque tu parles avec tes amis et que vos opinions divergent, n’est-ce pas tout simplement l’effet de cadre de références qui sont de par leur nature, opposés ? au fond, de valeurs qui ne s’alignent pas ?
Alors {{username}}, que
faire ?
Où est la frontière entre scepticisme sain et paranoïa ?
Face à cela, que dirait le stoïcien en toi ? Il te rappellerait que la seule chose que tu contrôles, c’est ta manière d’interpréter les choses. Pas les médias. Pas les récits qu’on t’impose. Mais le cadre que tu choisis d’adopter face à ces récits.
C’est pour cette raison même tu sais que je me suis moi-même à la philosophie, parce qu’elle m’offre un cadre. J’aurais pu en choisir un autre. Tout est question de cadre de référence en fait selon moi, et nous stoïciens, avons fait le choix d’un cadre qui prône la rationalité, la vertu comme seule source du bonheur. Nous aurions pu choisir un autre. Celui du bouddhisme, de l’existentialisme, du matérialisme ou toute autre école qui aurait trouvé écho avec qui nous sommes, au plus profond de nous. Et c’est le stoïcisme que nous avons choisi. Il n’est pas meilleur, quoi que, si nous sommes honnêtes, nous reconnaitrions la petite partie de notre égo qui le croit, mais il est celui qui a résonné en nous. Alors nous suivons ce cadre qui nous semble bon. Et ce cadre-là justement du stoïcisme, tout le temps nous ramène à la vraie valeur des choses, et c’est pour cela que je te parle du concept de cadre de référence du psychologue Gregory Bateson, parce que justement, ces cadres qui viennent se superposer entre nous et la réalité, nous empêche de discerner la vraie valeur des choses, or, comprendre l’existence de ces cadres, les nommer, c’est déjà un énorme pas en avant.
Première étape :
savoir que ça existe.
Deuxième étape : comprendre les mécanismes.
Troisième étape : les intégrer et vivre en accord et avec conscience de
leur existence.
Donc,
plutôt que d’absorber un message tel quel,
demande-toi : quel est le cadre sous-jacent ? Quelle information cherche-t-on à
me faire croire ? Est-ce impartial ou au contraire intéressé ? Plutôt
que d’être prisonnier de ce piège – le double bind, rappelle-toi que tu peux toujours
sortir du jeu en redéfinissant la question.
Les Stoïciens ne demandaient pas à se couper du monde, ce qui est parfois, nous l’avons vu dans d’autres articles, une fausse idée que nous nous faisons de la sagesse. Le Stoïcien, rappelle-toi, vit au cœur de la cité, assumant pleinement son rôle dans la société et y exerçant sa vertu, au contraire des Épicuriens qui eux, cherchaient la tranquillité dans des communautés à l’écart des tumultes ; mais pour vivre de façon sereine dans la cité, il faut savoir en interpréter ses mécanismes, ses lois, dont la loi des cadres de référence.
Ainsi,
je t’invite mon cher ami, à ne pas être l’esclave des récits que l’on te
raconte.
Le monde n’est ni en
ruine, ni parfait.
Il est.
Il répond à une logique universelle (rappelle-t-en).
À toi de décadrer,
de voir au-delà,
de reprendre la maîtrise sur ton regard.
Car celui qui choisit son cadre de pensée choisit aussi la manière dont il vit.
