
Ursula K. Le Guin révèle comment la colère se déguise en force, nous séduit et finit par nous dominer — jusqu’à ce qu’on ose la regarder en face pour retrouver notre liberté intérieure.
Je suis tombé un jour sur ce texte de l’écrivaine américaine Ursula K Le Guin 1 qu’elle publié sur son blog.
Elle y dit quelque chose d’intéressant : la colère, en soit, est une arme ; dangereuse car aussi terriblement séduisante… :
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« La colère poursuivie au-delà de son utilité devient injuste, puis dangereuse. Nourrie pour elle-même, valorisée comme une fin en soi, elle perd son but. Elle alimente non pas l'activisme positif mais la régression, l'obsession, la vengeance, l'autosatisfaction.
[…]
La colère.
Je trouve ce sujet très troublant, car bien que je veuille me considérer comme une femme aux sentiments forts mais aux instincts pacifiques, je dois reconnaître que la colère alimente souvent mes actes et mes pensées, que je me laisse très souvent aller à la colère.
Je sais que la colère ne peut être réprimée indéfiniment sans paralyser ou bien même corroder l'âme. Mais je ne sais pas dans quelle mesure la colère est utile à long terme. Faut-il encourager la colère individuelle ?
Considérée comme une vertu, s'exprimant librement à tout moment, comme nous l'avons souhaité pour la colère des femmes contre l'injustice, à quoi servirait-elle ?
Il est certain qu'une explosion de colère peut purifier l'âme et éclaircir la situation. Mais une colère entretenue et nourrie commence à agir comme une colère réprimée : elle commence à empoisonner l'air par la vengeance, la rancune, la méfiance et le ressentiment, ruminant sans fin les causes de la rancune, le bien-fondé du ressentiment.
Une expression brève et spontanée de la colère
au bon moment, visant sa véritable cible, est efficace –
la colère est une bonne arme.
Mais une arme ne se justifie que dans une situation de danger. Rien ne justifie que la famille entière soit prise de colère tous les soirs au moment de savoir quelle chaîne de télévision on va regarder, ou que l'on exprime sa frustration en faisant une queue de poisson à une autre voiture en le dépassant à 160 km/h tout en criant “CONNARD !!” !
Le problème est peut-être le suivant : lorsque nous sommes menacés, nous sortons notre arme, la colère. Puis la menace passe ou s'évapore. Mais l'arme est toujours dans notre main. Les armes sont séduisantes, voire addictives ; elles promettent de nous donner de la force, de la sécurité, de la domination ... »
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Face à la colère qui peut s’emparer de toi, que peux-tu faire ?
Dois-tu réprimer ou ignorer nos émotions ?
Les images qui circulent nous montrent des stoïciens sans émotions, forts et dignes, qui ne craignent rien, que rien ne perturbent.
Ils sont là, faits de marbre, assis sur des piles de billets – ! – il y a-t-il un mal à avoir de l’argent ? Non. Mais c’est un indifférent préféré. Sénèque lui-même était immensément riche – assis tels des rois, bâtis comme des gladiateurs, l’air sérieux, impassible et vraisemblablement, jamais emportés par quelconques émotions, ni la joie ni la colère.
Cette homme ou femme que tu aspires à peut-être devenir en lisant mes textes, doit-il devenir machine ?
Il ou elle ne doit-il, doit-elle pas se façonner pour ne jamais rien ressentir ? Et n’est-ce pas en cela que réside sa force ?
Pas vraiment.
Ce sage idéal auquel nous aspirons toi et moi ressent les choses, les émotions, comme tout homme 2.
Et donc, il ressent la colère. Il accepte celle-ci, comme toute autre émotion 3, comme étant de source naturelle.
Et en tant que signal que la nature nous envoi, cette colère, c’est la route barrée d’un sentier de randonnée, qui te dit
« ne continue pas par ce chemin ».
« Prends du recul, analyse la situation, fais marche arrière, et reprends le droit chemin ».
Combattre cette colère intérieure exige une vigilance constante, {{username}}, une honnêteté brutale avec toi-même. Il faut apprendre à reconnaître ses signes, à écouter les murmures avant qu'ils ne se transforment en cris. Il faut avoir le courage de regarder dans les recoins sombres de son âme et d'affronter ce qui s'y trouve.
Seulement alors peut-on espérer trouver une paix véritable, libérée de la tyrannie.