
Tu peux tellement voir les choses, mais l’univers en a peut-être décidé autrement.
A cette « intention bonne » que nous avons décrit dans la leçon précédente, tu dois y associer comme le font les stoïciens une « clause de réserve » 1 : Sénèque :
« Souvent, en effet, plus on agit, plus on donne sur soi-même
de prise à la fortune ; [mais] de penser toujours à son inconstance, et de ne
point compter sur sa loyauté.
Je m'embarquerai, si rien ne m'en empêche ;
je serai préteur, si rien n'y met obstacle,
et telle affaire réussira, si rien ne vient à la traverse. » 2
J’ai découvert il y a peu un mot que je ne connaissais pas, un mot qu’utilisait un économiste 3. Il se définissait non pas comme un optimiste — il en rejetait même un peu l’étiquette — mais comme un possibiliste. Et j’ai trouvé ce terme remarquablement juste. Il évite l’écueil d’un optimisme naïf, un peu trop sucré, un peu trop sûr de lui, pour lui préférer quelque chose de plus sobre, plus réaliste. L’optimiste affirme : cela va arriver. Le possibiliste, lui, nuance : si toutes les conditions sont réunies, alors il est possible que cela arrive. Et je crois que cette nuance dit exactement ce que dit la clause de réserve stoïcienne. Tu fais ce qui est en ton pouvoir. Tu poses les bons gestes, tu orientes tes efforts. Mais tu sais aussi que tu vis dans un monde vaste, mouvant, complexe — un monde qui obéit à un ordre plus grand que toi. Et dans ce monde, ce n’est pas ta volonté personnelle qui décide de tout, mais ce que les Stoïciens appelaient le Logos, ou la Raison universelle.
Ce n’est donc jamais une excuse pour rester les bras croisés — une caricature bien trop répandue du stoïcisme. Au contraire, c’est un appel à l’action lucide : faire tout ce qu’il faut, tout ce qu’on peut, en sachant que le résultat ne nous appartient pas, tu réunis les conditions, tu rends possible l’avènement de ce que tu espères mais tu ne t’y attaches pas, tu ne t’y perds pas. N’est-ce pas exactement ce que Sénèque nous propose dans l’extrait suivant ? Une sagesse active, ancrée dans le réel, mais toujours accordée à l’ordre du monde.
« Le sage ne change point de résolution, toutes choses
demeurant ce qu’elles étaient lorsqu’il l’a prise. Jamais le repentir ne le
gagne, parce qu’on ne pouvait à ce moment faire mieux que ce qu’on a fait,
décider mieux que ce qu’on a décidé.
Du reste il ne s’engagera qu’avec cette restriction :
s’il n’arrive rien qui empêche.
Et si nous disons que tout lui réussit, que rien n’arrive contre son attente,
c’est qu’il prévoit dans sa pensée que tel incident peut s’offrir qui mette
obstacle à ses desseins. Au sot vulgaire cette présomption qui compte avoir
pour soi la Fortune ; le sage raisonne l’une et l’autre chance. Il sait tout ce
que peut l’erreur, que d’incertitude ont les choses humaines, que d’oppositions
traversent nos projets. Il suit d’une marche circonspecte la double et
changeante face du sort, et ses résolutions sont certaines devant un avenir
incertain. Or la restriction sans laquelle il ne projette, il n’entreprend
rien, est encore ici sa sauvegarde. » 4
Ton intention doit être vraie,
profonde,
et ferme.
Indépendamment des aléas, ta volonté est forte,
ton esprit, toujours conquérant.
Si le Tout en veut autrement, il te faut dans un premier temps t’y préparer avec cette clause de réserve puis y concéder si l’entreprise devait échouer.
Et que l’adversité, l’échec, sont l’occasion d’exercer ton consentement au Destin. Pierre Hadot 5 nous explique : « L’échec de telle action ne trouble pas notre sérénité, car cet échec n’empêche pas l’action d’être parfaite en son essence, en son intention, et nous donne l’occasion d’entreprendre une nouvelle action, mieux adaptée, ou de discipliner notre désir en acceptant la volonté du Destin ».
Mais avant l’échec lui-même, si tant est qu’il devait
advenir,
cette clause de réserve t’invite à faire un exercice de prévision raisonnée.
C’est un exercice qui rentre en résonnance avec la discipline du désir.
La clause de réserve te permet de t’exercer psychologiquement
à l’éventualité d’une déconvenue, mais aussi te permet de rester libre
intérieurement, en t’habituant dans la vie de tous les jours à ce que ce à quoi
tu aspires,
puisse t’échapper.