
Et si l’anxiété n’était pas un bug, mais une invitation à chercher ce qui pourrait la traverser sans en être troublé, depuis deux millénaires déjà.
Comment ne pas se soucier ?
Comment arrêter de se faire du mouron, comme on dit chez nous ?
Parfois, on dirait que l’inquiétude est ancrée en nous comme un gène, un trait
d’espèce. Je me demande si, un jour, quand l’humanité aura encore repoussé les
limites de la technologie, on réussira à désactiver cette anxiété diffuse,
cette tension qui habite chacun d’entre nous, à des degrés divers. Et puis je
me dis que si ça arrivait, quelque chose finirait forcément par se dérégler
chez nous.
Mais ce ne sont là que des hypothèses. Des rêveries. L’avenir nous le dira.
En attendant, alors que j’écris ces lignes en l’an 2025 de notre ère, beaucoup d’entre nous vivent avec une forme, plus ou moins marquée, d’anxiété. Et à l’époque où Sénèque écrivait ses Lettres à Lucilius, il y a 1962 ans — nous sommes alors en 62 ou 64 après Jésus-Christ, Sénèque vit à Rome — les gens, déjà, se débattaient avec les mêmes inquiétudes.
C’est l’une de ces lettres,
justement, que je veux te partager ici.
Elle s’intitule Utilité de la philosophie – La nature et l’opinion. Un
titre évocateur, qui rappelle une vérité forte : il est impossible d’imaginer
une vie heureuse — ou même simplement supportable — sans un minimum de sagesse.
Comme ailleurs dans ce programme, j’ai choisi de moderniser légèrement le texte original, pour te le rendre plus lisible, sans trahir son esprit.
~« Lucilius, tu sais
bien que personne ne peut avoir une vie heureuse, ou même juste supportable,
sans plonger dans l'étude de la philosophie.
Une vie comblée est le résultat d'une sagesse profonde, tandis qu'une vie
simplement supportable découle d'une compréhension plus superficielle de cette
sagesse. Cependant, cette conviction doit être renforcée et approfondie par une
réflexion quotidienne. C'est souvent plus difficile de rester fidèle à ses
principes qu'à les établir. Il faut donc persévérer et renforcer continuellement
ta détermination, jusqu'à ce que le bien que tu désires devienne une seconde
nature chez toi.
Inutile de me noyer sous des
flots de paroles pour me convaincre ; je vois bien que tu progresses.
Tes lettres montrent ta sincérité, sans artifice ni déguisement.
Cependant,
j'espère beaucoup de toi, mais je ne te fais pas encore une confiance aveugle.
Fais comme moi : ne te surestime pas trop vite. Examine profondément ton être,
observe-toi. Essentiellement, vérifie si tes progrès sont théoriques ou s'ils
ont un impact réel sur ta vie quotidienne. La philosophie n'est pas là pour
impressionner les autres avec de grands discours ; elle est censée transformer
concrètement nos vies, pas juste nous distraire ou nous donner quelque chose à
faire.
Elle doit
façonner notre âme,
influencer nos actions,
nous montrer ce qu'il faut faire
ou éviter,
et nous guider à travers les
défis de l'existence.
Sans elle, on est perdu : combien de fois avons-nous besoin de ses conseils pour affronter les aléas de la vie ?
Certains se demanderont à
quoi sert la philosophie si tout est déjà déterminé par le destin, par un dieu,
ou par le hasard.
Peu importe ces théories, la philosophie reste notre bouclier.
Elle nous apprend à accepter
volontairement ce que le destin nous réserve, à défier la fortune, et à
supporter ce qui nous arrive avec résilience. Mais ce n'est pas le moment de
débattre de la prédestination ou du hasard ;
mon objectif est de t'encourager à ne pas perdre ta vigueur.
Garde ta détermination,
apprends à la maîtriser et fais-en ta seconde nature.
Je parie que dès que tu as
commencé cette lettre, tu cherchais à voir si je t'avais glissé un petit bonus.
Et bien, fouille, tu trouveras quelque chose.
Mais ne pense pas que c'est de ma générosité ; je partage ce qui a été bien dit
par d'autres. Comme cette citation d'Épicure : “Si tu vis selon la nature, tu
ne seras jamais pauvre ; si tu vis selon les opinions des autres, tu ne seras
jamais riche. ”
La nature demande peu, les attentes des autres sont sans fin.
Imagine que tu accumules toutes les richesses que des milliers de personnes fortunées pourraient rêver d'avoir. Imagine que la chance te propulse bien au-delà de la richesse moyenne, te donnant des plafonds dorés, des vêtements de luxe, et te plongeant dans un tel niveau de luxe que le sol sous tes pieds soit recouvert de marbre précieux. Imagine que tu ne te contentes pas simplement de posséder des trésors, mais que tu marches littéralement dessus, entouré de statues, de peintures, et de toutes les merveilles créées par l'art pour le luxe. Même avec toute cette opulence, tu finiras par vouloir toujours plus. Les désirs naturels ont leurs limites, ceux nés de fausses croyances sont infinis. Suivre le vrai chemin mène à un but; s'en écarter mène à l'errance. Alors, éloigne-toi des illusions et quand tu cherches à évaluer tes désirs, demande-toi s'ils ont une fin. Si, même après avoir beaucoup avancé, tu cherches toujours plus, sache que tu es hors du chemin de la nature. »
Ceci marque la fin de
l’extrait.
Il provient de la sixième lettre des Lettres à Lucilius.
La lecture n’est pas toujours aisée — même modernisé, le texte garde sa
densité. Mais c’est précisément cette profondeur qui lui donne sa valeur. Comme
tant d’écrits transmis par les siècles, il reste un guide rare et précieux.