
<p>Et si le bonheur n’était pas un caprice, mais un devoir envers ceux qu’on aime, un feu qu’on entretient pour ne pas les laisser dans le froid ?</p>
Il est bien plus facile d’être malheureux que d’être heureux.
Il suffit d’attendre, de guetter, de peser presque chaque instant avec l’exigence d’un chastelien capricieux qui attend 18h00 pour que ses bouffons l’amusent enfin ; mais ceux qui voient la vie comme ça, qui la vivent dans l’attente permanente d’un plaisir ou d’un bonheur finissent par ne ressentir que l’ennui.
Alain nous dit :
« Il n'est pas difficile d'être malheureux ou mécontent ;
il suffit de s'asseoir, comme fait un prince qui attend qu'on l'amuse ; ce regard qui guette et pèse le bonheur comme une denrée jette sur toutes choses la couleur de l'ennui ; non sans majesté, car il y a une sorte de puissance à mépriser toutes les offrandes ; mais j'y vois aussi une impatience et une colère à l'égard des ouvriers ingénieux qui font du bonheur avec peu de chose, comme les enfants font des jardins.
Je fuis.
L'expérience m'a fait voir assez que l'on ne peut distraire ceux qui s'ennuient d'eux-mêmes. » 1
Et continue un peu plus tard dans son écrit
« […] il est toujours difficile d'être heureux ;
c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes ; il se peut que l'on y soit vaincu ; il y a sans aucun doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l'apprenti stoïcien ; mais c'est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d'avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c'est qu'il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.
Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux. On dit bien qu'il n'y a d'aimé que celui qui est heureux ; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée ; car le malheur, l'ennui et le désespoir sont dans l'air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d'athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n'y a-t-il rien de plus profond dans l'amour que le serment d'être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l'ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l'on aime ? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j'entends celui que l'on conquiert pour soi, est l'offrande la plus belle et la plus généreuse.
J'irais même jusqu'à proposer quelque couronne civique pour récompenser les hommes qui auraient pris le parti d'être heureux. Car, selon mon opinion, tous ces cadavres, et toutes ces ruines, et ces folles dépenses, et ces offensives de précaution, sont l'œuvre d'hommes qui n'ont jamais su être heureux et qui ne peuvent supporter ceux qui essaient de l'être. » 2
Au fond, combien de ruines, de guerres et de colères sont l’œuvre de ceux qui n’ont jamais su être heureux et qui ne supportent pas que d’autres y parviennent ? Le malheur engendre nous dit Alain, engendre la destruction, le bonheur, lui, construit. Voilà pourquoi vouloir être heureux n’est pas un caprice, mais un acte de résistance, et surtout, une offrande que l’on fait aux autres, au monde, et peut-être
le plus noble des engagements.
Alors, s’il faut vouloir être heureux, ce n’est pas seulement pour soi, sa propre complaisance et la satisfaction de savoir que l’on est heureux, Selon Alain, mais aussi selon la morale stoïcienne qui nous inculque bien que nous faisons partie d’un ensemble plus grand : son couple, sa famille, sa communauté & ses amis, nos frères terriens, l’univers. Et auprès de tous ceux-là, nous portons une responsabilité, un devoir envers chacun d’entre eux, celui de ne pas se s’imaginer que le bonheur est seulement notre, un genre de jouissance privée égoïste que l’on s’offre dans un coin, non ; c’est une lumière qui éclaire au-delà de soi, un feu qui réchauffe ceux qui nous entourent, un poids que l’on libère pour ceux que l’on aime, un état et qui contribue en fait à l’équilibre du monde.
Combien de vies ont été brisées par la tristesse contagieuse d’un père amer, d’une mère désabusée, d’un ami qui ne croyait plus en rien ? Combien d’enfants ont grandi sous un ciel bas, non pas à cause des malheurs du monde, mais parce que ceux qui devaient les protéger avaient renoncé à la joie ?
C’est pourquoi vouloir son propre bonheur est bien plus qu’un caprice : c’est une offrande, la plus belle et la plus généreuse.
Car chaque sourire sincère,
chaque éclat de joie,
chaque instant de paix intérieure diffuse quelque chose d’essentiel.
C’est ainsi que l’on construit,
que l’on élève,
que l’on transmet.
Être heureux, ce n’est pas seulement un choix personnel, c’est une obligation envers ceux qui nous aiment et que nous aimons.