
Parfois, ce n’est pas un vase qui se brise. Ce n’est pas un train qu’on rate. C’est une vie qui bascule.
Un vase qui tombe, un taxi qui nous passe sous le nez, une
coupure d’eau chaude… Dans
l’article précédent, nous avons exploré les petites choses du quotidien,
ces détails en apparence anodins où la philosophie stoïcienne trouve pourtant
tout son sens. À présent,
tournons-nous vers les grandes choses de la vie : la perte, l’injustice, la
mort, le destin. Celles qui secouent, qui bouleversent, et auxquelles aucun
d’entre nous n’échappe.
Reprenons l’extrait d’Epictète que je t’ai partagé dans l’article précédent, mais que j’avais coupé net, pour cette fois-ci avoir la version complète.
« Souviens-toi de te demander quelle est la nature de cet
objet. Commence par les petites choses, et si tu aimes un vase d’argile, dis :
— C’est un vase d’argile que j’aime ;
— car, s’il se brise, tu n’en seras pas troublé. Si tu embrasses ton enfant ou
ta femme, dis :
— C’est un être humain que j’embrasse ;
— car, s’il meurt, tu n’en seras pas troublé. » 1
Dans la deuxième partie, il parle donc de se tenir prêt au grand départ d’un proche. Plus loin, il insiste :
« Sur quoi que ce soit, ne dis jamais :
J’ai perdu cela ; mais : Je l’ai rendu.
Ton fils est mort ? tu l’as rendu.
Ta femme est morte ? tu l’as rendue.
— On m’a pris ma terre.
— Encore une chose que tu as rendue.
— Mais c’est un méchant qui me l’a prise.
— Que t’importe par qui celui qui te l’a donnée te l’a redemandée ? Tant qu’il
te la laisse, uses-en comme d’une chose étrangère, comme usent d’une hôtellerie
ceux qui passent. » 2
Et encore plus loin :
« Si tu veux que tes enfants et ta femme et tes amis
vivent toujours, tu es fou ; car tu veux que les choses qui ne dépendent pas de
toi en dépendent, et que celles qui te sont étrangères soient tiennes. De même,
si tu veux que ton esclave ne fasse pas de faute, tu es un sot : car tu veux
que le vice ne soit pas le vice, mais autre chose.
Au contraire, si tu veux ne pas être frustré dans tes désirs, tu le peux.
Applique-toi donc à ce que tu peux. » 3
~
Là, Epictète nous extrait des miettes du quotidien, et nous fait rentrer dans ce que la vie a de plus rude. La mort d’un proche. L’injustice brute. La perte, non pas d’un objet, mais d’un être, d’un monde, d’un avenir.
Et pourtant, Épictète ne change pas de ton.
Il reste calme.
Sobre.
Comme s’il parlait encore d’un vase. Pourquoi ? Parce qu’il applique la même
logique. Celle du regard. Celle de la préparation intérieure. Il ne nie pas la
douleur, il ne dit pas que ces choses sont faciles à vivre, il dit seulement :
elles sont naturelles. Et parce qu’elles sont naturelles, elles doivent être
attendues.
« Tu l’as rendu. »
Trois mots. Et tout un renversement.
Néanmoins, et j’en suis conscient, cette phrase, si on la lit
trop vite, peut heurter. Elle peut même blesser. Elle sonne comme une
injonction, presque comme une gifle, et quand on est en deuil, on n’a pas
besoin de concepts. On a besoin de silence, de chaleur, de bras qui tiennent.
Pas de philosophie.
Mais si tu veux bien, {{username}}, lis-la encore une fois. Lentement. Non pas
comme une formule pour effacer la peine, mais comme une tentative, fragile mais
sincère, de la comprendre autrement. Rendre, ce n’est pas perdre. Ce n’est pas
être arraché à. Rendre, c’est accompagner jusqu’au bout. C’est reconnaître que
ce qui t’a été donné ne t’appartenait pas tout à fait. Et dans cet acte, douloureux,
oui, il y a une dignité. Il y a un amour qui ne se crispe pas. Un amour qui
sait laisser partir.
Les Stoïciens ne te diront jamais : « N’aime pas. » Ce serait absurde. Ils te diront plutôt : « Aime, mais sache ce qu’aimer signifie. Aime sans prétendre figer ce qui, par nature, est changeant. Aime avec gratitude, non avec saisie. »
Alors, si tu pleures un être cher, ne te retiens pas. Les larmes ne contredisent pas la philosophie. Elles témoignent de l’attachement, de la beauté de ce lien, de la richesse de ce qui a été partagé. Tu peux pleurer, et tu peux, en même temps, apprendre à ne pas être détruit.
Car c’est cela que vise cette sagesse. Non pas te rendre insensible. Mais te rendre capable. Capable de traverser l’épreuve sans t’effondrer. Capable de rendre ce qui t’a été prêté sans te briser.
Et peut-être qu’un jour, sans te presser, tu pourras toi aussi dire : « Je l’ai rendu. » Non comme un renoncement. Mais comme un acte de fidélité, jusque dans la séparation. Parce que tu as aimé, justement. Et parce que tu continues.
Nous sommes tous dépositaire, et non pas propriétaire.
Et ce changement de perspective, bien qu’il puisse sonner terriblement austère de
prime abord, nous redonne un pouvoir lorsque nous en avons besoin, le pouvoir de
traverser la perte sans nous perdre nous-même.
Ce que dit Épictète, ce n’est pas de ne pas aimer. C’est d’aimer sans t’attacher à l’illusion que tu contrôles ce que tu aimes, sinon tu deviens exclave nous dit Epictète, qui continue dans le dernier extrait cité ci-dessus :
« [le sot] est toujours maître d’un autre homme, qui a le pouvoir de lui procurer ce qui lui plaît, de lui ôter ce qui lui déplaît. Tu veux être libre : ne désire ou ne fuis rien de ce qui dépend d’autrui ; sinon tu seras nécessairement esclave. » 3
Voilà où mène cette philosophie.
Elle commence avec un vase cassé, et elle t’accompagne jusque dans le deuil.
Elle te forge dans les petites choses pour que, quand viendront les grandes, tu
sois prêt.
Pas insensible — prêt.
Pas détaché — libre.