
C’est notre subjectivité qui nous rend parfois malheureux.
Je ne te l’ai partagée qu’une seule fois depuis le début du cours, et pourtant… cette phrase contient à elle seule toute la moelle du stoïcisme. Tout le reste ? les concepts, les métaphores, les exercices — ne font que graviter autour d’elle, la nourrir, l’éclairer. Mais elle, nue et simple, tient debout. Elle porte en elle des siècles de sagesse, murmurés de bouche en bouche à travers le temps. Et ce qui est fascinant, c’est que des millions — peut-être même des milliards — d’êtres humains la vivent, l’expérimentent, parfois sans le savoir, sans même en connaître la source.
Cette phrase, tu la connais, c’est bien sûr celle d’Epictète :
« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses ». 1
Cette phrase d’Epictète seule {{username}}, est la clé de ton
bien-être.
C’est notre jugement, et donc notre subjectivité qui nous rend parfois
malheureux.
Parviens à l’intégrer,
à vivre selon ce principe,
et plus jamais tu ne connaitras la tristesse.
Mais cela n’a rien d’aisé. Comme je te l’ai dit en introduction de ce programme, la philosophie est une œuvre patiente, une construction lente. On ne transforme pas sa manière de penser en lisant une maxime, pas plus qu’on n’apprend à voir clairement en entendant une seule fois qu’il faut « être objectif ». C’est pour cela que je t’invite, tout au long du cours, à reformuler, à réfléchir, à méditer. Parce que c’est par la répétition, par l’effort doux mais régulier, que peu à peu, un autre regard s’installe.
Ceci étant précisé,
la leçon que Epictète nous donne est celle de porter sur les évènements, toutes
choses de la vie, une vision objective, celle qui est la chose elle-même dans
sa forme la plus essentielle ; dénuée de tout jugement ; distincte de
la vision subjective, celle troublée et alimentée par nos passions. Ce travail
de dissociation, les philosophes le nomme « représentation
adéquate », ou « compréhensive », ou « objective ».
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Ainsi tout ce qui t’entoure, tout ce qui t’arrive peut-être regarder objectivement ou subjectivement.
Et c’est bien sûr ce travail sur ton objectivité que tu dois faire. Ne dit-on pas régulièrement « objectivement parlant… » ?
Considère cet exemple :
Quelqu’un te critique. Objectivement, qu’est-ce qui se passe ? Une personne extérieure formule un jugement à ton sujet. Ni plus, ni moins. C’est son regard, sa perception, son opinion. Le fait qu’elle te critique ne signifie pas pour autant qu’elle dit vrai. Elle exprime simplement son point de vue.
Mais subjectivement… tu réagis. Tu le prends mal. Tu doutes. Peut-être même qu’au fond, tu crains qu’elle ait raison — que tu ne sois pas à la hauteur, que tu devrais être meilleur. Tu t’inquiètes : Et si son jugement influençait d’autres personnes ? Tu remets en question tes capacités, tu t’agites intérieurement. Et parfois, tu franchis un pas de plus : tu te dis que tu n’as pas le droit d’être critiqué de cette manière. Que c’est un manque de respect. Que c’est injuste.
Et voilà comment, à partir d’un simple fait — une critique — ton esprit a produit une chaîne entière de représentations, de jugements secondaires, d’émotions. Voilà le terrain d'entraînement du stoïcien. Non pas fuir la critique, mais apprendre à ne pas s’effondrer sous le poids qu’on y projette.
Fondamentalement donc,
il ne s’agit que de l’opinion d’une personne extérieure.
Cette opinion devrait-elle te troubler ?
Non, car objectivement, une opinion n’est pas la réalité. C’est simplement la perception qu’une personne a construite à ton sujet, à un instant donné. Rien de plus. Et lorsque tu choisis d’y accorder du crédit, tu entres dans le domaine du subjectif : tu adoptes son regard comme s’il était vrai.
Attache-toi donc à maitriser ton discours intérieur objectif (il/elle émet une opinion sur moi) et ton discours intérieur subjectif (cette opinion m’est égale, elle ne m’atteint pas et ne reflète pas la réalité, ou une réalité plus complexe que cette personne veut bien voir).
Dans les mots d’Epictète :
« Souviens-toi qu’on n’est pas outragé par celui qui
injurie ou qui frappe,
mais par le jugement qu’ils vous outragent.
Quand quelqu’un te met en colère,
sache que c’est ton jugement qui te met en colère. Efforce-toi donc avant tout
de ne pas te laisser emporter par ton idée ; si une fois tu gagnes du temps,
quelque délai, tu seras plus facilement maître de toi. » 3
Dans les mots de Marc Aurèle :
« Quand on a quelque objet dans l’esprit, il faut s’en
faire toujours à soi-même une définition et une esquisse, afin de pouvoir
considérer ce qu’est au juste, et dans son essence nue, cet objet spécial, en
le prenant dans sa totalité séparément de tout le reste,
et afin de pouvoir se dire à part soi son vrai nom et les noms de tous les
éléments qui le constituent et dans lesquels il peut se décomposer. » 4
Ce que nous enseignent à la fois
Épictète et Marc Aurèle,
— c’est qu’il faut s’en tenir à la nature propre des choses, les ramener à leur
définition la plus simple, la plus nue, dépouillée de toute projection ;
— c’est qu’il nous revient de voir la réalité avec lucidité, sans y mêler nos
jugements personnels, nos préjugés sociaux, notre héritage culturel ou affectif
;
— c’est, en somme, de démasquer ces fausses valeurs que nous accolons
aux biens ou aux événements, comme si leur importance ne venait pas de nous,
mais d’eux.
Alors,
est-ce que je t’invite à faire de même, {{username}} ? En partie, oui… mais pas
entièrement. Dans toute doctrine, il faut savoir cueillir ce qui élève, et
laisser de côté ce qui ne résonne pas.
Tu vois, je crois que dépouiller certaines choses de toute la chaleur qu’on y met, de notre désir, de notre attachement, de ce qui fait vibrer le cœur, c’est parfois se priver de ce qui rend la vie précieuse. Se protéger, oui. Mais à quel prix ? Il y a dans cette rigueur ascétique une forme de beauté… et en même temps, une limite que je n’arrive pas toujours à franchir. Parce que je tiens à cette part vulnérable en moi, celle qui tremble, celle qui espère, celle qui aime sans garantie.
Il t’appartient, {{username}}, dans ce chemin philosophique que tu explores, de décider où tu veux placer le curseur. Quelle rigueur tu choisis d’adopter. Quelle liberté tu t’accordes.
C’est, au fond, une affaire d’équilibre. De discernement. Et peut-être plus que tout, de fidélité à ce qui fait sens pour toi.
Tu n’as pas à tout embrasser ni à tout rejeter. Vis selon les principes que tu choisis en conscience, même s’il t’arrive parfois de t’en écarter. Observe ce qui résonne en toi. Garde-le. Transforme-le peut-être. Et laisse le reste s’éloigner, sans culpabilité.
Pour ma part, j’aime laisser à la vie une part de subjectivité. Une brèche. Une nuance. Quelque chose comme une poésie intérieure, fragile, mais vivante.