
Si le monde est gouverné par une raison divine, alors tout ce qui arrive s’inscrit nécessairement dans la chaîne des causes.
J’aurais pu t’en parler dès la première section du programme, mais j’ai été vigilant, je n’ai pas voulu te submerger trop tôt de concept métaphysique, je sais que cela peut-être un frein pour ceux qui souhaitent une application plus concrète du stoïcisme,
j’ai donc garder cela pour maintenant.
Depuis, tu as lu quelques 30 articles, et peut être as-tu mis déjà un mot sur cette vision que certains pourrait qualifier de religieuse, d’autre mystique, du stoïcisme. Ce mot, c’est le déterminisme, et plus précisément, le déterminisme cosmique.
Le déterminisme est
l’un des piliers de la physique stoïcienne.
Il ne s’agit pas seulement d’une affirmation abstraite sur le fonctionnement de l’univers, mais d’une conséquence directe de la conception que les stoïciens se font du cosmos, de la nature et du Logos – ce qui ordonne l’univers.
Chez les stoïciens, comme nous l’avons vu, l’univers est un tout cohérent, rationnel et vivant. Il est animé de part en part par un principe actif – le feu, ou souffle vital 1 – qui organise la matière inerte selon des lois rationnelles. Ce principe, qu’ils nomment aussi la raison, le Logos, est à la fois une forme d’intelligence supérieure de portée cosmique, nature universelle et cause directrice – c’est-à-dire celle qui ordonne la destinée globale de l’univers. Il n’est pas extérieur au monde, mais immanent 2 à lui. Le cosmos n’est pas un chaos désordonné, ni un agrégat de forces aléatoires :
il est un ordre,
une structure organisée
par la raison.
C’est de cette vision que découle l’idée de déterminisme. Si le monde est gouverné par une raison divine, alors tout ce qui arrive s’inscrit nécessairement dans la chaîne des causes. Rien n’échappe à ce tissu de causalité. Chaque événement a une cause, et cette cause elle-même a une cause, et ainsi de suite. Les stoïciens exprimaient cela par la notion de quelque chose qui a été attribué par le sort 3, souvent traduite chez nous par « destin » : non pas une fatalité aveugle, mais la nécessité rationnelle selon laquelle les choses adviennent. Chrysippe, l’un des grands systématiciens du stoïcisme, va jusqu’à dire que si l’on connaissait toutes les causes en jeu à un moment donné, on pourrait déduire avec certitude tout ce qui va suivre. Ce déterminisme est total : il ne laisse aucune place au hasard, ni à l’indétermination. Le hasard, pour les stoïciens, n’est qu’un mot que l’on emploie lorsqu’on ignore les causes véritables d’un événement.
Mais alors, si tout est déterminé, qu’en est-il de la liberté humaine ? Cette question est centrale, et les stoïciens y répondent en distinguant deux ordres : celui des événements extérieurs (qui dépendent du destin) et celui de notre prohairesis, c’est-à-dire de notre faculté de juger et de vouloir. Notre liberté n’est pas de changer le cours des événements, mais de nous y accorder ou non. Ce point relève davantage de l’éthique que de la physique, mais il est important de noter que, pour les stoïciens, ce que nous appelons « liberté » n’implique pas une rupture du déterminisme. Elle est, au contraire, une expression de notre nature rationnelle — elle-même inscrite dans l’ordre du monde.
Le déterminisme stoïcien n’est donc pas une mécanique froide et impersonnelle. Il est l’expression d’un cosmos vivant, intelligible et cohérent, où chaque chose a sa place et sa raison d’être. Accepter ce déterminisme, ce n’est pas renoncer à penser ou à vouloir ; c’est reconnaître que notre pensée et notre volonté s’inscrivent elles-mêmes dans une logique plus vaste, qui les dépasse sans les nier.