
<p>Ce lien que tu as, que nous avons, à la cité.</p>
« Que nous reste-t-il quand on nous demande « De quel pays es-tu ? » si ce n’est de répondre, non pas, "Je suis d’Athènes ou de Corinthe »,
mais, comme Socrate, "Je suis du monde". » 1
« Je saurai que ma patrie est le monde, et que les dieux protecteurs, ceux qui sont au-dessus de moi et autour de moi, se tiennent là comme témoins de mes actes. » 2
« Je puis réfléchir à ce qui importe à chacun de nous. Or ce qui importe à chacun de nous, c’est de se conduire selon son organisation et sa nature. Mais ma nature est essentiellement raisonnable et sociable.
La cité, la patrie, pour moi comme pour Antonin, c’est Rome ;
mais en tant que je suis un être humain, ma patrie, c’est le monde ;
il n’y a de choses bonnes pour moi que celles qui sont utiles aux cités diverses dont je fais partie. » 3
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Depuis là-haut, tout semble calme.
Une planète suspendue dans le noir, délicate, silencieuse. Un point bleu pâle, comme disait Carl Sagan 4. Un astre parmi des milliards d’autres, tournant sans relâche autour d’un soleil qui, lui aussi, n’est qu’un modeste feu parmi tant d’autres. Vu de là, il n’y a pas de frontières, pas de nations, pas de querelles. Juste une sphère habitée, battue par les vents, parcourue de nuages, animée par la vie.
Tu te rapproches. Tu distingues les continents, les reliefs, les fleuves, les routes. Et puis, peu à peu, les villes apparaissent. Comme des réseaux lumineux, comme des circuits nerveux qui palpitent. Des toiles d’araignées d’asphalte et de béton, vibrant au rythme des hommes.
Encore un peu plus près, tu entends le bourdonnement. Le flux incessant des voitures, les pas pressés, les voix qui se croisent. Tu descends encore.
Et voilà.
Le murmure continu des passants, les échos des voix mêlées dans les ruelles, les enfants qui courent après un ballon, le vieux qui parle à son banc comme à un ami fidèle. Les rires, les disputes, les vendeurs de fruits, les klaxons un peu trop impatients. La ville. Chaotique et vivante. Fatigante parfois, mais pleine. Une matière vivante, faite d’hommes, de femmes, de liens invisibles. Tu lèves les yeux : des fenêtres s’allument, d’autres s’éteignent. Quelqu’un dîne seul, un autre reçoit des amis. Chacun son monde, et pourtant, tous dans le même décor.
Tous citoyens d’un même théâtre.
Et tu y es aussi, toi. Que tu le veuilles ou non.
Tu habites la ville, et elle t’habite.
C’est de là que part la pensée stoïcienne : de ce lien que tu as, que nous avons, à la cité. À Athènes comme à Rome, ils ont vu dans la citoyenneté un problème fondamental : elle excluait. Elle divisait. Être citoyen d’une cité, d’un royaume ou d’un empire, c’était appartenir à un groupe... mais en s’opposant aux autres. On partageait des lois, des coutumes, une langue, mais surtout des frontières.
Et ces frontières nourrissaient la séparation, la rivalité, le conflit.
Or pour un Stoïcien, cela allait à l’encontre de la nature et de la raison. Pourquoi ? Parce que la nature humaine, disaient-ils, est commune. Parce que la raison n’est pas grecque, romaine ou barbare : elle est universelle.
Alors ils ont rêvé d’autre chose.
D’un monde sans ces murs. D’une communauté assez vaste pour contenir toute l’humanité. Une cité universelle, où chacun serait reconnu non pour son origine, mais pour sa nature d’homme raisonnable.
Ce n’était pas qu’un projet politique. C’était une exigence morale. Réconcilier les hommes entre eux, en les réunissant dans une même appartenance. Une paix fondée non sur des traités, mais sur la reconnaissance mutuelle. 5
Même si les Démocrite, un présocratique, disait déjà au Vème siècle avant J-C « Le monde est une patrie pour l’âme bonne », et si Socrates est à l’origine du « Je suis citoyen du monde », ce sont les philosophes stoïciens qui ont donné le sens philosophique que l’on connait aujourd’hui au mot cosmopolitisme
Le mot est grec : kosmos (l’univers), polis (la cité).
L’idée que notre véritable patrie n’est pas cette parcelle de terre où l’on est né, mais l’univers entier. Que ta citoyenneté va bien au-delà de ton passeport : elle est inscrite dans ta nature d’être raisonnable. Et parce que les autres le sont aussi, du moins en puissance, ils sont de ta famille.
Il n’est pas un atome errant dans le vide. Il est une cellule d’un grand corps.
Et ce corps, il le sert. Il ne s’en détache pas.
La question que j’ai envie de te poser maintenant {{username}} est celle-ci: est-ce que tu vis vraiment comme un citoyen du monde ? Ou est-ce que, comme tant d’autres, tu t’es enfermé dans les murs invisibles de ta petite vie, de ton confort quotidien, de ton cercle ?
Le stoïcien, lui, garde la ville en lui, pas celle caricaturale du bruit et des klaxons, mais celle des hommes, de leurs joies, de leurs peines, de leurs besoins. Il se sent redevable, et à ce titre proclament ses devoirs envers l’humanité tout entière, en tant que cosmopolitan.