
Les choses qui se passent n’ont rien à faire avec toi.
Il y a une phrase qui ouvre l’un des plus grands classiques de la littérature chinoise, Les Trois Royaumes. Une phrase simple contient tout l’histoire du monde : « L’Empire, longtemps uni, se divise ; longtemps divisé, il s’unit. »
Il y a dans cette boucle quelque chose de plus profond qu’un simple constat historique.
C’est une image du monde en mouvement, une respiration de l’Histoire. Rien ne dure. Pas même ce qui semblait inébranlable. Les empires, leurs fondations en pierre, leurs lois gravées dans le marbre, leurs armées, leurs drapeaux, leurs hymnes ; et pourtant, à force d’exister, ils s’effritent. Lents à naître, lents à mourir, mais mortels quand même. La grandeur attire la fragmentation, la fragmentation appelle une nouvelle unité… jusqu’à ce qu’elle se fissure à son tour.
Et ce n’est pas qu’une affaire de royaumes lointains ou de dynasties disparues. C’est partout. Dans ton quotidien aussi. Ce que tu construis, aussi solide cela te semble-t-il aujourd’hui, portera un jour les marques du temps. Ce que tu perds aujourd’hui, aussi douloureux cela soit-il, peut redevenir un socle demain. Ce que tu crois figé bouge en silence. Et ce que tu vois s’effondrer n’est peut-être qu’un prélude à une recomposition.
Tout change.
Tout passe.
Même ce qui prétend à l’éternité
À ces trois premiers éléments extérieurs à toi, les autres, le passé et l’avenir, et les émotions involontaires que nous avons explorés dans les textes précédents, s’ajoute un quatrième : le cours des événements. Ce courant dans lequel ta vie s’inscrit, que tu ne choisis pas, mais auquel tu peux répondre.
Marc Aurèle, lui-même à la tête d’un empire immense, n’était pas dupe. Il savait que ce qui semble solide n’est qu’un moment dans le courant. Il observait ce même principe à l’œuvre non seulement dans les affaires des royaumes, mais dans le tissu même de la vie. L’empire lui aussi, disait-il en somme, est emporté par le fleuve du devenir :
« Le temps est comme un fleuve qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent irrésistible. À peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée. » 1
Ou encore :
« Considère souvent en ton cœur la rapidité du mouvement qui emporte et fait disparaître tous les êtres et tous les phénomènes. L’être est comme un fleuve qui coule perpétuellement ; les forces de la nature sont dans des changements continuels ; et les causes présentent des milliers de faces diverses. Rien pour ainsi dire n’est stable ; et cet infini qui est si près de toi est un abîme insondable, où tout s’engloutit, soit dans le passé, soit dans l’avenir. » 2
Ce que tu chéris aujourd’hui disparaîtra demain et ce qui te pèse aujourd’hui s’effacera aussi. Les plaisirs comme les peines, les projets, les blessures, les espoirs... tout glisse dans le courant. Rien ne reste figé, la vie ne s’arrête jamais, elle est prise dans un flux incessant, un mouvement perpétuel d’événements qui se répètent, qui changent de forme, mais reviennent toujours sous d’autres visages. Le flux des événements n’est pas une idée poétique ou une métaphore commode. C’est la réalité brute dans laquelle ta vie entière est plongée. Tout ce qui t’entoure, tout ce que tu ressens, tout ce que tu crois tenir entre tes mains, tout cela est en train de changer, maintenant, pendant que tu lis ces lignes. Tu ne vis jamais deux fois le même instant. Héraclite, dont nous avons déjà parler, lui-même disait
« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».
Tu ne respires jamais deux fois le même air.
Le monde ne cesse de se transformer, à chaque battement de cœur, à chaque lever de soleil, à chaque mot prononcé. Ce n’est pas toi qui choisis ce qui arrive.
Les choses adviennent. Elles viennent à toi, sans prévenir, sans demander ton avis, comme des vagues qui se succèdent sur la mer. Tu ne peux pas interrompre le courant. Tu ne peux pas lui dire d’attendre, ni de ralentir. Tu peux lutter contre lui, t’épuiser à vouloir fixer l’impermanent, ou bien apprendre alors, et c’est le choix qui proposent les stoïciens, à reconnaître ce mouvement comme la texture même de la vie, et comprendre ainsi que tu es, comme chacun d’entre nous, dans le fleuve, mais que tu n’es pas le fleuve.
Les choses arrivent, mais elles ne sont pas toi.
Tu es par contre ce regard lucide qui voit passer les formes et qui apprend, peu à peu, à ne plus s’y accrocher.
Mais si tu n’es pas toi te dis-je, que peux-tu appeler « toi » ?
On y reviendra plus en détail, mais aujourd’hui retiens ceci : chaque être humain est composé de trois choses :
un corps ;
une âme, c’est-à-dire cette partie sensible, vivante ;
et un principe directeur ton intellect, ta raison, cette étincelle qui peut juger, choisir, donner un sens.
Ton corps ?
Il est emporté, comme une branche sur le fleuve. Tu ne peux pas l’arrêter. Tu ne peux pas le sortir du courant.
Ton âme ?
Elle ressent, elle tremble, elle espère, elle s’indigne. Elle aussi est traversée par le mouvement des choses.
Mais ton principe directeur…
ton vrai toi… lui, il peut rester debout. Il est la seule chose que tu possèdes vraiment. Ce qui, en toi, peut dire oui ou non. Ce qui peut regarder le chaos apparent, et refuser de paniquer. Ce qui peut dire : j’accepte, ou bien ceci ne me concerne pas, ou encore voici comment je vais répondre à cela. Ce principe directeur est un point central de notre philosophie, dont je te parlerai plus en détail dans un dizaine d’articles.
Le cours des événements est extérieur et tu ne peux pas le freiner, mais tu peux choisir comment tu y entres, comment tu y participes et avec quelle posture.
Tu subiras parfois des émotions, oui, la peur, le désir, la tristesse, elles te traverseront comme le vent à travers les branches. Mais ce vent ne t’oblige pas à te déraciner.
On dit souvent que le destin, c’est ce qui doit arriver.
Et le stoïcien, celui que tu es en train de devenir, ne nie pas le destin, au contraire il y voit une acceptation de toutes choses et s’accommode de ce flux des évènements en apprenant à marcher avec lui. Il apprend à ajuster son regard, à faire coïncider sa volonté propre avec celle de la Nature, avec cette Raison universelle qui ordonne le monde, même dans le chaos apparent.
Et c’est là, {{username}}, que commence ta vraie liberté.
À très bientôt.