
Car ces petites choses, ne sont pas si petites.
« Souviens-toi de te demander quelle est la nature de
cet objet. Commence par les petites choses, et si tu aimes un vase d’argile,
dis :
— C’est un vase d’argile que j’aime ;
— car, s’il se brise, tu n’en seras pas troublé […] » 1
~
« Commence donc par les petites choses.
Ta petite provision d’huile est répandue ? on t’a pris ta piquette ?
dis-toi :
« À ce prix s’achète l’impassibilité, à ce prix l’imperturbabilité :
on n’a rien pour rien. » 2
~
A quoi nous attendons nous lorsque nous pratiquons la
philosophie ?
À ce que la philosophie commence par des discours solennels sur la mort ou le
sens de l’univers ? Par des phrases qu’on grave dans le marbre mais qu’on
oublie sitôt gravées ? Trop souvent, nous faisons souvent fausse route. On
croit que philosopher, c’est parler des grandes questions de la vie. De la
justice, de la mort, de Dieu ou du destin. Bien sûr que ce sont des sujets
philosophiques. Mais ce ne sont pas les seuls.
Tu peux passer ta vie à réfléchir à la mort sans jamais en faire l’expérience, mais tu ne peux pas traverser une journée sans rencontrer une contrariété, une perte, une attente déçue.
C’est pour cela que j’aime ces deux extraits du Manuel d’Épictète. Parce qu’ils parlent de ce que la philosophie touche vraiment : nos matins brouillons, quand tu sors du lit les yeux encore mi-clos et que ton fils boude sa tartine parce que le pain est trop dur, ou trop mou, ou simplement pas comme hier ; et puis nos soirs, quand le monde t’a lessivé et que tu t’écroules dans ton lit en espérant que demain, peut-être, ce sera un peu plus simple.
Ça c’est la vie de tous les jours.
Et Epictète ici, nous parle d’une philosophie que l’on peut appliquer sur les
choses de tous les jours. Elle commence par un vase cassé. Par une tache
d’huile sur le sol. Par cette petite contrariété qui monte en toi quand
quelqu’un te coupe la parole, quand tu rates ton métro, quand la bouteille de
vin qu’on t’avait promise a été donnée à un autre.
C’est là que commence le travail stoïcien commence.
C’est là que tu peux te forger.
Car ces petites choses, comme les appelle Epictète, ne sont pas si petites. Elles sont des occasions. Chaque contrariété banale est un terrain d’entraînement. Une répétition générale avant les grandes épreuves. Et si tu n’apprends pas à rester calme quand on te renverse un peu d’huile, comment feras-tu face quand on t’arrache ce que tu aimes le plus ?
Voilà pourquoi les Stoïciens nous disent de commencer là,
tout en bas, avec ce qui nous entoure. Ce n’est pas un manque d’ambition.
C’est une méthode.
Alors pourquoi ne pas commencer par là ?
Par ces moments où la vie t’éprouve sans prévenir, ces petits détails
ordinaires, ce regard que tu attends et qui ne vient pas, ce message auquel on
ne répond pas… Tous ceux-là, qui, sans faire de bruit, si tu n’y prêtes pas
attention, si tu les accueilles avec le mauvais état d’esprit, finissent par
s’accumuler et créent une dette ; et sans prévenir, te voilà irascible
Voilà le champ de bataille du philosophe.
La philosophie ne vit pas que dans les livres, certains
philosophes pensaient même, en faisant ici référence aux cyniques, partout,
sauf dans les livres. Elle vit dans la cuisine, dans les transports en commun,
dans les silences inconfortables.
Elle vit là où tu vis.
Commence par les petites choses, comme dit Epictète.
Elles sont tout sauf petites.