
Sénèque s’adresse à Marcia, une mère brisée par la perte de son fils. Il lui offre un exercice philosophique.
Tout juste il y a quelques jours, j’ai perdu mon cher oncle.
Je tairai ici son nom ici car tu le sais peut-être, sur certaines choses, j’ai toujours été de nature un peu réservée.
Aussi, à l’inverse de ce que je fais habituellement, je vais m’exprimer à la première personne.
J’aimais beaucoup cet oncle, je peux dire qu’il était pour moi comme une deuxième figure paternelle. Ce que me fascinait le plus chez lui, et que je garderai toute ma vie ancrée dans mon être comme ce qu’il m’a légué de plus beau, c’était sa philosophie. Elle était différente, moins tortueuse, plus simple que la mienne, et se déployait chez lui le plus naturellement du monde à travers ses paroles et ses gestes. Cette façon d’être chez cet être amoureux des bonnes choses pourrait être résumée dans cette phrase : « La vie est bien trop sérieuse pour être prise au sérieux ». Elle résonne dans ma tête comme un mantra depuis le premier jour où je l’ai lu quelque part dans l’immense océan de la pensée. Elle est d’Oscar Wilde. J’aime tellement ces mots, et il se trouve que même s’il n’y a aucun lien entre ceux-ci et mon oncle, car l’homme n’était pas un grand lecteur, il les incarnait à la perfection. Toujours drôle, toujours sincère, il offrait à tous autour de lui, ses amis, sa famille, ses collègues de travail un amour simple non tapageur, un genre de bienveillance innée qui faisait de lui un aimant qui vous attire. Je me rappelle ses jours d’anniversaire, son téléphone sonnait sans arrêt du matin au soir. Alors qu’il était souffrant, les visites à l’hôpital ne cessaient, des hauts représentants de l’état – il était dans la fonction publique, aux simples fonctionnaires qu’il côtoyait. Ce que les gens aimaient je pense, était sa sincérité et son naturel, jamais faux, jamais pesant, sans prétention ni arrogance, sans l’attente de quelque chose en retour de sa gentillesse naturelle, seulement cette dignité tranquille et détachée mais pourtant entière, celle de ceux qui savent apprécier la vie.
Je pense que les gens l’aimaient parce qu’il les faisait rire, aussi.
Mais aujourd’hui, le temps n’est plus aux rires.
Comment faire face à la mort d’un être cher ?
Je le sais trop bien déjà, j’ai perdu une mère étant jeune.
Mais aujourd’hui, alors que je me suis ouvert depuis à la philosophie, j’ai envie d’aller plus loin, de mieux comprendre ce que nos figures stoïciennes nous conseillent face à la mort.
Un texte me revient spontanément en mémoire, pour l’avoir déjà parcouru ici et là : Les Consolations à Marcia de Sénèque. Il s’agit de l’un de ses textes les plus célèbres, et aussi le plus ancien que nous connaissons de lui. Dans cette lettre, Sénèque s’adresse à Marcia, une mère brisée par la perte de son fils. Il lui offre à la manière d’un grand sage dont les textes ont traversé les millénaires, un véritable exercice philosophique : une manière d’apprivoiser le chagrin sans se laisser consumer par lui.
Toi {{username}}, qui lis ce texte aujourd’hui, peut-être traverses-tu le deuil d’un être cher et cherches-tu dans le stoïcisme un réconfort, une lumière au milieu de la douleur. Ou peut-être explores-tu ces lignes dans le cadre de ton apprentissage, sans être directement touché par la perte. Dans les deux cas, c’est une démarche précieuse, car l’enseignement que nous pouvons tirer d’un deuil ne se limite pas à ce seul deuil : il éclaire toutes les formes de chagrin.
~
Comment accepter l’absence désormais bien réelle de cet oncle ?
Comment apprivoiser ce chagrin et ces pensées qui reviennent en boomerang dans mon esprit ?
En me plongeant dans le texte original de Sénèque, j’y ai vu trois parties. Bien que la lettre du stoïcien soit largement plus foisonnante de pensées et contienne de nombreux conseils avisés moins directs, plus subtiles, je vais m’en tenir ici à ces trois idées principales que je vais te partager ici :
1/ Nos pré-émotions sont naturelles, nous ne pouvons les arrêter.
2/ La mort fait partie d’un grand Tout.
3/ C’est une question de perspective.
Laisse-moi renter dans le premier sujet : ces pré-émotions.
Mon oncle était atteint d’un cancer incurable, je m’y étais préparé ; mais lorsque le téléphone a sonné ce jour-là, mon corps a réagi avant moi. Mon cœur s’est serré, mes yeux se sont embués, et, l’espace d’un instant, j’ai eu cette sensation de chute, comme si quelque chose venait d’être arraché sous mes pieds.
Dans l’exercice de ma philosophie, je me pose alors la question :
est-ce là un signe de faiblesse ?
de manque de sagesse ?
Et les mots de Sénèque me rappellent que ces émotions ne sont ni des faiblesses ni un manque de sagesse :
Ces émotions naturelles traversent mon corps biologique comme des ondulations, les premières secousses inévitables provoquées par le choc de l’annonce de ce qui devait arriver. Ce que je lis dans Les Consolations, ce sont les mots d’un homme qui sait que le chagrin est inévitable. Sénèque sait bien que lorsque la douleur surgit, elle est la manifestation instinctive, presque animale, de ce que les stoïciens appellent les, les pré-émotions 1. Cette douleur immense, est la première vague du deuil, la tristesse fatale qui m’assaillit avant même que je n’ai pu je ne puisse y opposer la raison. Mes émotions, brutes comme un béton s’écoulant lentement de la bouche béante d’une bétonnière, recouvrant centimètre après centimètre la surface, ne sont pas encore devenues, à ce moment-là, jugement. Ce serrement à la gorge que je ressens en apprenant la perte, ces larmes qui montent, cette sensation de vide en moi, tout cela est naturel.
La véritable question qui m’est destinée est : que faire de cette tristesse ?
Faut-il la laisser me submerger parce que je ne peux de toute façon rien y faire ?
Dois-je laisser le temps au temps comme on le dit tout le temps ?
Encore une fois, je sais que la réponse est non, tout autant que je sais que l’exercice est plus difficile que la théorie ; mais si je laisse prolonger ce chagrin dans une lamentation sans fin, prenant racine dans mon esprit comme un état inéluctable et incontrôlable, sans y mettre de cadre, mon abandon à cette émotion va devenir une forme de passion, au sens grecque tu terme, destructrice ; une mélancolie dont je ne veux plus sortir, un poids qui m’écrasera au fil du temps. Mais. Si j’accepte ces premières réactions comme des signaux, et que je choisis ensuite ma réponse, que je fais l’effort conscient de ne pas la laisser me recouvrir de son poids, alors je reconstruirai petit à petit malgré le chagrin, ma liberté intérieure.
Il faut que je choisisse ce qui vient après.
Je ne peux pas empêcher la tristesse d’être présente aujourd’hui. Perdre un être cher que mes yeux d’enfants ont vu alors qu’ils ne peuvent aujourd’hui plus s’en souvenir, mais dont le sentiment d’amour a baigné depuis dans toute ma chair, n’est pas anodin. Mais je peux choisir de ne pas en faire un poids que je porte éternellement.
La première larme est instinctive me dit Sénèque.
La seconde est un choix.
Au final, nous sommes nos choix disait de son côté Camus.
Passé la réaction naturelle, tout est question de choix.
Même dans l’accablement, une fois les pré-émotions passées, la vie est une question de choix.
~
Le deuxième sujet me dis-je à moi-même à la lecture des Consolations, est celui de mon appartenance à ce grand Tout qui désigne l’Univers. L’espace et le temps tout à la fois, la formation du cosmos et le futur que nous ne connaissons pas encore.
La partie physique de notre philosophie.
Que peut-il se passer d’autre, quand nous perdons quelqu’un que de voir cette disparition comme une immense déchirure, une injustice profonde, une disparation qui n’aurait jamais dû se produire, comme si pour la vie entière, nous aurions pu continuer à nous aimer silencieusement.
Mais si je m’élève au-dessus de cette douleur, que je me déleste du poids de l’affliction, qu’est-ce que j’y verrais ? Je verrais que la mort n’est pas un accident ; elle est la note de musique triste d’une mélodie qui chante sans fin, avec ses élans de joie et d’envie, ses moments de plénitude calmes et apaisants, ses passages où les graves retentissent dans les abymes de la peine ; et la mort dans cette mélodie, n’est pas un accident. Elle est la suite naturelle d’un enchainement divin dans le grand ordre des choses. Je cultiverais ainsi une vision profondément cosmique de l’existence. Si j’intègre cette vision, je fais alors parti d’un vaste système, d’un ordre universel où rien n’est véritablement perdu, seulement transformé.
Sénèque, me rappelle dans ses Consolations que la mort n’est pas une fin absolue, mais un retour à la nature.
Nous retournons tous à la poussière dont nous venons tous, chaque petit atome de vie est destiné à revenir à sa condition initiale, tout ce qui s’est formé un jour doit un jour également s’effacer, pour renaître à nouveau. Les sept milliards de personne sur cette Terre un jour expireront pour une toute dernière fois, la Terre elle-même ne sera qu’une empreinte effacée dans le cosmos quand se soleil aura épuisé la force qui le nourrit, dans quelques milliards d’année… Et alors qui pleura sur nous ? et pourquoi pleurer devant les lois de la nature ?
Ce que j’appelle perte aujourd’hui, est la phase finale d’un cycle qui se répète dans l’éternité, le tout petit fragment d’un ordre universel qui a créé en son sein la fin pour donner place à nouveau au nouveau. Cette fin, ce sont les derniers mots d’un livre que j’ai immensément aimé, dont chaque page fut un délice, mais qui doit désormais trouver sa place sur son étagère, là où il était depuis toujours attendu. Seulement, maintenant, il n’est plus accessible, toujours à courte distance mais inaccessible derrière un verrou, je ne peux que me rappeler le souvenir enveloppant des émotions qu’il m’a procuré lorsqu’au coin du feu, j’en tournais les pages. Ainsi sont les lois de l’univers. Elles ne sont en fait ni tristes ni joyeuse, elles sont tout simplement. A moi de les comprendre et de les intégrer dans toute leur grandeur, sans m’accrocher à la fausse illusion de la permanence, au leurre que tout durera sans fin, l’amour comme la tristesse, la crédulité de penser que je détiens ce lien avec l’autre, que moi ou lui seul pourrions décider d’y mettre fin.
Comme chaque feuille qui tombe,
chaque étoile qui s’éteint,
chaque vague qui rejoint l’océan,
mon oncle est retourné aux origines.
Lorsque je repenserai à mon oncle, je veux l’imaginer ainsi : non pas comme un être arraché à la vie, mais comme une partie de ce grand Tout qui poursuit son chemin, dans une autre forme, sous une autre vibration. Il n’a pas disparu. Il est retourné à l’essence, à l’univers, comme moi un jour, comme chacun de mes sept milliards de frères qui aiment et pleurent simultanément à chaque seconde qui s’écoulent depuis la nuit des temps, dans les villes et les campagnes de nos terres, sur la plus petite ile du Pacifique, comme dans hautes tours de New York city.
Cela ne supprime pas la douleur.
Mais cela l’apaise.
Cela ancre ma peine dans quelque chose de plus vaste que mon propre ressenti.
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Enfin, je voudrais me rappeler à moi-même, dans cette troisième partie, que tout dépend de ma disposition intérieure face au chagrin.
Dans ses Consolations, Sénèque offre en comparaison à Marcia le portrait de deux femmes endeuillées. Je pourrai encore agiter mes doigts sur le clavier pour exprimer cette idée avec mes mots, mais je vais utiliser les passages de Sénèque pour me rappeler l’idée que face au chagrin, je dois faire un choix. Faire le choix de mon état mental, de la philosophie qui m’accompagne dans le deuil. Ce choix va constituer à faire vivre ou taire cet oncle que je viens de perdre, et si je choisis de le faire vivre, de quelle façon ? dans le souvenir triste de sa mort, ou le souvenir rassurant des moments heureux que nous avons passé ensemble ?
Sénèque nous parle de deux femmes,
Octavia, qui a perdu son fils Marcellus qui,
« ne cessa de pleurer et de gémir ; [qui] ne souffrit aucune parole qui eût pour but de la soulager, ni rien qui pût seulement la distraire. Tout entière à son deuil, absorbée par cette unique pensée, elle fut tout le reste de sa vie ce qu’on l’avait vue au convoi de son fils ; non que le courage lui manquât pour sortir de son abattement, mais elle repoussait la main qui l’eût aidée : elle eût cru perdre une seconde fois son fils si elle eût renoncé à ses larmes. Elle ne voulut avoir aucun portrait de cet être tant chéri, ni qu’on parlât jamais de lui devant elle. Elle avait pris en aversion toutes les mères, et elle détestait surtout Livie dont le fils semblait avoir hérité du bonheur destiné au sien. Ne trouvant de charmes que dans les ténèbres et la solitude, dédaignant jusqu’à son frère, elle refusa les vers faits pour célébrer la mémoire de Marcellus, et tout ce que les beaux-arts lui prodiguaient d’hommages. Son oreille fut sourde à toute consolation : elle fuyait même les solennités de famille ; la haute fortune de son frère et les trop vifs rayons de sa splendeur la blessaient ; elle s’ensevelit enfin dans la retraite la plus profonde. Là, entourée de ses autres enfants et de ses petits-fils, elle ne déposa plus l’habit de deuil, à la grande mortification de tous les siens, puisque, de leur vivant, elle semblait croire avoir tout perdu. » 2
C’est ainsi qu’Octavia vivat la chose la plus terrible qui soit pour un parent : la mort de son cher enfant.
Mais,
il existe une autre voie.
Une voie que l’on emprunte dans laquelle la mémoire n’est pas synonyme de souffrance, mais d’hommage. C’est celle que choisit Livie, qui perdit son fils Drufus, qui :
« dès qu’elle eut déposé Drusus dans la tombe, y enferma ses chagrins avec lui : elle sut garder, dans son affliction, la dignité d’épouse et de mère des Césars. Aussi ne cessa-t-elle de rappeler le nom de son fils, de se représenter partout son image en public, en particulier, de parler, et d’entendre avec charme parler de lui ; tandis qu’on ne pouvait faire revivre et rappeler le souvenir de Marcellus devant Octavie, sans lui rendre sa tristesse. » 3
Et Sénèque, en s’adressant à Marcia, puis à moi près de deux mille ans plus tard, donne la suite de l’histoire dans laquelle deux scenarios dont le point de départ est le même, se confrontent dans leur déroulement.
Ce premier scénario, c’est celui d’Octavie, qui vécut dans l’abattement le restant de ces jours, et Sénèque en prémuni Marcia :
« Suivre le premier, ce serait vous retrancher du nombre des vivants, prendre en aversion les enfants d’autrui, les vôtres, celui même que vous pleurez, être pour les mères une rencontre de sinistre augure, rompre avec tout plaisir honnête et licite comme messéant à votre infortune, haïr la lumière, maudire votre âge qui ne vous précipite pas assez vite au tombeau, enfin, par une faiblesse des plus indignes et qui répugne trop à vos sentiments plus noblement connus, ce serait faire voir que vous ne pouvez plus vivre, et que vous n’osez mourir. » 3
Et ce deuxième scenario, c’est celui de Livie :
« Mais si vous prenez pour modèle la courageuse Livie, vous porterez dans le malheur plus d’égalité d’âme et de calme, vous ne vous consumerez pas de mille tourments (…) Pour assurer à votre fils un digne et plein repos, ne cessez de répéter son nom, de penser à lui : vous le placerez dans une sphère meilleure si son image, comme autrefois sa personne, se présente à sa mère sous les traits du bonheur et de la sérénité. » 3
Ces deux chemins sont devant toi me dis-je.
L’un t’enferme dans une douleur sans fin, l’autre transforme le chagrin en un noble souvenir.
Alors que je perds mon cher oncle, quel choix ferais-je ?
La réponse est dans le texte.