
Ce n’est pas ce que tu vis qui te trouble, mais ce que tu crois savoir à son sujet. Éclaire tes idées reçues, et tu commenceras enfin à penser par toi-même.
Tu arrives au travail, et ton collègue ne te salue pas.
Instantanément, une pensée surgit :
« Il me manque de respect. » Et avec elle, peut-être, une légère crispation, un
sentiment d’être offensé.
Mais si tu prends un instant de recul, tu remarques quelque chose : cette
réaction n’est pas née de l’événement lui-même, mais de l’application que tu
viens de faire d’une préconception (Prolēpseis). Tu as une idée générale du
respect. C’est normal : tout être humain porte en lui une intuition de ce qui
est dû à autrui, de ce qu’est une relation juste. Mais as-tu vérifié si ton
collègue t’a vraiment manqué de respect ? Peut-être était-il simplement préoccupé,
fatigué, ou absorbé dans ses pensées.
Le problème n’est donc pas ta préconception du respect,
elle est précieuse, même nécessaire
mais la façon dont tu l’as appliquée.
Tu l’as remplie trop vite, sans preuve, sous l’influence de l’émotion.
Et c’est précisément ce que les Stoïciens invitent à corriger : apprendre à
reconnaître ces préconceptions universelles, tout en évitant de les déformer à
travers le prisme de notre ego ou de nos habitudes mentales.
Tu crois penser librement.
Mais souvent, tu ne fais que suivre des idées reçues, des notions héritées,
jamais questionnées, des idées générales que tu portes en toi sans même t’en
rendre compte.
mais ces idées-là sont-elles claires ? cohérentes ? fondées sur l’expérience ou
sur l’habitude ?
Les Stoïciens, affirment que la source de nos erreurs et de nos souffrances ne réside pas dans l’absence de principes moraux, mais dans la mauvaise application de notions que nous possédons déjà. En effet, tout être humain dispose de préconceptions naturelles, des idées générales comme « le bien », « le mal », « la justice », « le courage ». Ces notions, que la raison développe spontanément, ne sont pas problématiques en elles-mêmes. Ce qui l’est, c’est la façon dont nous les remplissons. Trop souvent, sous l’effet des passions, des influences sociales ou de notre sensibilité personnelle, nous projetons dans ces catégories des interprétations erronées. Par exemple, nous qualifions d’« injustice » ce qui est en réalité un simple désagrément, ou de « mal » ce qui n’est qu’un obstacle mineur. Le travail philosophique consiste alors à affiner l’usage de ces préconceptions : à examiner plus rigoureusement ce que nous rangeons sous ces idées, afin de nous libérer des jugements hâtifs et des réactions excessives qui en découlent.
La plupart des idées préconçues générées, selon la doctrine empirique des stoïciens, directement à partir de la perception sensorielle, de la mémoire et de l'expérience, c’est pour cela que l’on parle de pré-conceptions, car pour les stoïciens, les conceptions (sans le « pré ») 1 sont des idées construites, élaborées, issues de l’attention, de l’observation, et surtout… de l’instruction. Là où la préconception est immédiate, presque instinctive, la conception est le fruit d’un travail. Elle suppose que l’on ait rassemblé des impressions, analysé des cas, comparé, réfléchi, conceptualisé. Tu ne réfléchis pas à ce qu’est la justice de la même façon à sept ans et à trente ans — même si tu portes en toi la même préconception initiale.
Ces préconceptions donc sont naturelles, communes à tous les
êtres doués de raison.
Elles forment la matière brute de ton jugement. Mais si tu ne les examines pas,
si tu ne t’attaches pas à créer des conceptions à partir de ton expérience et
de la connaissance que tu as accumulé, elles peuvent devenir des pièges.
C’est pourquoi le travail du philosophe commence ici :
clarifier ses propres repères.
Mettre à jour ses croyances silencieuses. Se demander, avant de juger : « Qu’est-ce
que je crois savoir ? Et d’où cela vient-il ? »
Ce n’est qu’en éclairant tes préconceptions que tu
peux commencer à penser juste.
Et qu’au lieu de vivre sur des idées empruntées, tu pourras enfin habiter les
tiennes.